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1996 : Une grève historique dans l’enseignement belge

auteur: 

Axel Bernard

Le 2 avril 1996, des milliers d’enseignants et de lycéens bloquent Bruxelles et entourent le Parlement de la communauté française. Ils demandent le retrait du plan Onkelinx supprimant 3 000 postes dans l’enseignement secondaire. Le plan sera voté mais la lutte a donné l’envie à toute une génération d’élèves de prendre son sort en main en s’engageant politiquement et a permis d’empêcher d’autres mesures impopulaires. 
 

Laurette Onkelinx (PS) était ministre de l'Enseignement en 1996. Elle va provoquer un immense mouvement contre son « Plan » (Photo Solidaire)

Il y a vingt ans jours pour jour, le mardi 2 avril 1996, 53 parlementaires approuvaient en Communauté française le décret « Onkelinx », une réforme radicale de l’enseignement secondaire francophone prévoyant entre autre la suppression de 3 000 postes d’enseignants. Laurette Onkelinx, alors ministre de l’Enseignement (PS), et le gouvernement PS-PSC (ancêtre du cdH) de l’époque, imposait son décret au Parlement alors que les profs et les élèves manifestaient leur opposition depuis des mois. Le mouvement des enseignants et élèves du secondaire en 1996 a été massif : 27 manifestations, 5 mois de grève et d’actions, des lycéens qui s’organisent dans toutes les écoles et toutes les villes, une unité syndicats-profs-élèves qui tiendra jusqu’au bout… 

Lors du mouvement, l'unité syndicats-profs-élèves a été déterminant pour son ampleur. (Photo Solidaire)


Dans son livre-entretien écrit en 2014, « Premières à Gauche », Raoul Hedebouw, parlementaire et porte-parole national du PTB, est revenu sur la portée de ce mouvement et l’impact qu’il a eu sur son propre engagement : « Avec son plan, Laurette Onkelinx mettait à mal le projet émancipateur de l’enseignement rénové et détruisait 3 000 emplois dans les écoles. En 1995-1996 se sont déroulées les grandes grèves des enseignants. Des ministres socialistes iront jusqu’à les traiter « d’égoïstes ». Malgré toutes ces mobilisations, le gouvernement va passer en force en votant la loi le 2 avril 1996, alors que tout Bruxelles est bloqué par les enseignants. Cette politique au détriment de nos écoles se ressent encore aujourd’hui : classes surchargées, enseignants parfois démotivés, bâtiments dégradés. » (p. 45)

« En 1995-1996 se sont déroulées les grandes grèves des enseignants. Des ministres socialistes iront jusqu’à les traiter « d’égoïstes »», selon le porte-parole du PTB, Raoul Hedebouw, qui a participé activement à la lutte. (Photo Solidaire)

Résistance face au dogme de l'austérité

Pour l eprésident du PS de l'époque, Philippe Busquin, « les lois n’ont jamais tenu compte de l’avis de la rue »... (Photo Solidaire)


Ce mouvement ne réussira pas à obtenir le retrait du plan « Onkelinx ». « Les lois n’ont jamais tenu compte de l’avis de la rue », déclarera Philippe Busquin, alors président du PS. L’enseignement en ressent toujours les effets aujourd’hui. Mais il permettra aussi de changer radicalement le climat politique de l’époque. Face au sous-financement de l’enseignement, les enseignants ont lancé le mot d’ordre de refinancement de l’enseignement. Ce refinancement interviendra quelques années plus tard. Alors que la décennie est marquée par des politiques d’austérité, de privatisations, Traité de Maastricht oblige, les enseignants ont rejeté les dogmes patronaux de l’austérité budgétaire en déclarant qu’il fallait s’en prendre aux riches (via un impôt sur la fortune par exemple). Le mouvement a montré une résistance et un ras-le-bol de ces choix politiques. La lutte des enseignants a aussi contraint le gouvernement à retirer son projet d’augmentation du minerval dans l’enseignement supérieur. Des projets de mesures tout aussi impopulaires ont également été mis au frigo du côté des gouvernements fédéral et flamand… 

Pour une partie de la jeunesse, ces cinq mois de lutte ont été une aventure formidable : des semaines de grève pendant lesquelles les lycéens bloquaient les écoles le matin, organisaient des assemblées puis partaient manifester dans les rues l’après-midi. (Photo Solidaire)


Enfin, une génération entière d’élèves a pris son sort en mains et s’est organisée en comité d’actions dans chaque école. La force de ce mouvement a d’ailleurs forcé l’adoption un an plus tard d’un décret instaurant la participation des élèves dans les conseils. Pour une partie de la jeunesse francophone de Belgique, ces cinq mois de lutte ont été une aventure formidable : des semaines de grève pendant lesquelles les lycéens bloquaient les écoles le matin, organisaient des assemblées puis partaient manifester dans les rues l’après-midi. Tout ça a apporté de la créativité, de l’expérience de lutte et, pour beaucoup, une rupture avec les illusions sur le PS. Raoul Hedebouw : « C’est dans ce combat que j’ai perdu mes dernières illusions sur la gauche traditionnelle, et j’ai alors décidé de m’engager au PTB. »

« D’un côté, il y avait Laurette Onkelinx. À la base, pour moi, quelqu’un de gauche. Et, pourtant, elle nous vendait l’austérité. Du côté opposé, il y avait les syndicats des profs, la Fédération des Etudiants Francophones (FEF) qui défendaient un refinancement de l’enseignement », selon Raoul Hedebouw.


L’actuel porte-parole du PTB explique : « D’un côté, il y avait Laurette Onkelinx. À la base, pour moi, quelqu’un de gauche. Et, pourtant, elle nous vendait l’austérité. Du côté opposé, il y avait les syndicats des profs, la Fédération des Etudiants Francophones (FEF) qui défendaient un refinancement de l’enseignement. Et demandaient que ce financement se fasse non pas en ponctionnant sur les salaires des profs ou sur des impôts supplémentaires pour les travailleurs, mais en allant chercher l’argent où il se trouve. On parlait déjà alors d’un impôt sur la fortune... et le PS était contre notre mouvement. Mais, ce qui me frappait aussi, c’est que, dans la rue, dans les manifs, je ne rencontrais que le PTB. Il y avait bien des parlementaires Ecolo qui passaient à la télé le soir, mais je ne les voyais que rarement dans la rue avec nous. Ce que je cherchais, c’était une gauche militante. »

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