Photo Solidaire, Han Soete

#24nov aux piquets à Anvers :: « Le mouvement de lutte grandit chaque jour »

Une grève très bien suivie. C’est ce qu’on a pu constater à tous les piquets de la zone portuaire d’Anvers. L’enjeu est important, chacun s’en rend bien compte. La détermination est donc grande. Tout le monde est prêt à remettre ça le 15 décembre, et même en plus grand nombre. Ce 24 novembre, Solidaire était sur place pour sentir l’atmosphère.

Lundi 24 novembre. Première journée de grève provinciale du plan d’action syndical. En voiture, pour rouler tranquillement vers le port d’Anvers. 5 heures, premier arrêt de notre tournée des piquets : les entreprises chimiques du Linkeroever (rive gauche).

Alors que nous entrevoyons, à quelques centaines de mètres, les contours d’entreprises comme Lanxess Rubber, Exxon, 3M..., nous tombons sur Bruno Verlaeckt, le président de la Centrale générale (ABVV-FGTB) Anvers-Pays de Waes, visiblement réjoui. « La grève est très bien suivie, lance-t-il d’emblée. Dans les entreprises de la chimie, il y a bien sûr des gens qui assurent la sécurité vu le type de produits entreposés. Mais c’est la première fois depuis longtemps que les entreprises sont réellement à l’arrêt. Les directions avaient compris que cette journée de grève serait un succès et ont donc décidé de manière préventive de ne pas démarrer la production. »

Cette journée n’est qu’une étape avant la grève générale du 15 décembre, souligne Verlaeckt : « Le gouvernement continue à tenir un discours dur, mais il va quand même devoir constater que ce n’est pas une minorité qui s’oppose à ses mesures. Lors de la manifestation du 6 novembre, nous avions déjà remarqué à quel point c’était facile de motiver les gens pour participer aux actions. Ce n’est pas seulement nos militants syndicaux qui sont venus en masse, mais aussi nos simples membres et même des non-membres. »

Agrandissement d’échelle

Le président de la Centrale générale évoque un agrandissement d’échelle du mouvement social. « C’était aussi notre but que des simples citoyens s’associent à la résistance. Sur le terrain, nous constatons que c’est à peine si nos délégués doivent encore expliquer ce qui se passe ; les gens savent ce qui est en train de se jouer. Ils n’avalent pas le message du gouvernement. Le saut d’index, le blocage des salaires, le recul de l’âge de la pension... Ici, c’est un coup extrêmement dur. »

Bruno Verlaeckt porte également un badge de la plateforme citoyenne Hart Boven Hard. Un message ? « Avec notre plan d’action, nous voulions élargir et approfondir la résistance. Ce n’est pas seulement l’affaire des militants syndicaux, mais aussi du simple citoyen, du simple travailleur. Hart Boven Hard donne une base incroyable à la résistance sociale. » Le lien avec ce mouvement citoyen souligné par le syndicaliste est également mis en évidence par la banderole qui orne la façade du siège de la FGTB d’Anvers. Le logo de Hart Boven y figure aux côtés de ceux des trois syndicats. « Il règne un sentiment général de totale injustice, et Hart Boven Hard est un des alliés dans la lutte contre celle-ci. »

Verlaeckt prédit que la grève du 15 décembre sera également un succès. « C’est sûr et certain, affirme-t-il. Dans le passé, il est parfois arrivé qu’un mouvement de lutte s’émiette, mais aujourd’hui, c’est le contraire : on constate qu’il ne cesse de s’amplifier. »

« L’arrogance de ce gouvernement est totale, poursuit-il. Il prétend qu’on peut encore négocier, mais à l’intérieur d’un cadre tellement restreint qu’on ne peut même plus véritablement parler de négociations. Nous pouvons encore juste discuter des détails de notre enterrement. Mais nous continuerons jusqu’à ce que ces mesures soient retirées. »

« On n’est pas là pour créer des problèmes, mais pour nous faire entendre »

« On ira au finish, assure également Johan, délégué ACV (CSC) à l’entreprise chimique BAC. La coupe est pleine, et elle déborde. Cela retombe toujours sur le dos des mêmes. Il est temps de redistribuer le gâteau de manière équitable. Nous ne sommes pas ici pour créer des problèmes, mais pour nous faire entendre. »

A 5h45, un combi de police passe devant le piquet. Les agents bavardent un peu, de manière conviviale, avec les grévistes. Tiens, le bourgmestre De Wever n’avait-il pas averti que les forces de l’ordre interviendraient de manière musclée ? « Nous sommes ici sur le territoire de la commune de Zwijndrecht, explique un militant ACV (CSC) de l’entreprise chimique Lanxess. Et ici, avec la police, nous avons pris de bons arrangements au préalable. »

Ce syndicaliste porte également un autocollant Hart Boven Hard sur sa veste. « J’essaie de leur faire le plus possible de pub, pour faire savoir aux gens que la résistance existe également dans d’autres secteurs. Nous ne sommes pas seuls. Au contraire, l’unanimité est grande. »

Inge Paeshuys, secrétaire de l’ACV (CSC) Bâtiment-Industrie & Energie, observe une grande volonté d’action parmi les membres de sa centrale. « Non seulement ici, à Anvers, mais dans tout le pays. Nous voulions donner le signal aux employeurs qu’ils peuvent eux aussi travailler à une autre politique. Nous voyons que le nombre de gens qui participent aux actions augmente. Ils entendent les déclarations du gouvernement dans les médias, et cela les met en colère. On sent vraiment que ça bouge. »

Slongs

Au piquet de la chimie du Linkeroever, nous faisons une rencontre plus inattendue : la chanteuse-rappeuse Slongs Dievanongs. Nous lui demandons pourquoi elle s’est levée si tôt pour venir à des piquets de grève dans le port d’Anvers. « Nos droits sociaux nous sont retirés petit à petit, répond-elle vivement. Je viens moi-même d’une famille ouvrière. Je ne suis donc pas ici en tant qu’artiste qui vient soutenir les travailleurs, mais en premier lieu comme être humain, comme Charissa. Nous vivons tous sur la même planète, et nous devons tous lutter ensemble. »

En route vers le piquet suivant. Ici aussi, nous sommes accueillis chaleureusement. « L’ambiance est bonne et la grève est bien suivie, explique Tim, délégué ABVV (FGTB) dans l’entreprise de nettoyage ISS. Ce n’est pas étonnant, quand on voit ce que veut faire le gouvernement. Si nous ne faisons rien, c’est inouï ce qu’on va devoir avaler. » Il compte sur le fait que le gouvernement va devoir entendre le message. « Il n’aura pas beaucoup le choix. Le gouvernement ne peut pas être aveugle à cette action. De Wever va la jouer à la dure. Nous aussi. »

« Ils vont dans nos poches »

Un peu plus loin, Jurgen en Liesbeth, délégués – respectivement ACV en LBC – sont devant chez Fabricom. « Les gens sont très motivés à faire grève. Non seulement à cause du saut d’index et du recul de l’âge de la pension que le gouvernement veut instaurer, mais ils voient aussi augmenter les factures d’eau, d’électricité, les crèches... »

Jurgen prévoit que le mouvement va grandir, parce qu’ « ils vont dans nos poches ». « Si on ne fait rien, rien ne se passera non plus, enchaîne Liesbeth. Et nous voulons que les fortunes soient taxées. A l’heure actuelle, les super-riches ne doivent rien payer. »

Bonbons

Nous faisons un arrêt intermédiaire à une station-service à côté d’un des entrepôts de Katoen Natie. Une trentaine de travailleurs portuaires y ont installé un poste. Ils font partie de ces gars qui, ces dernières semaines, ont été décrits par les médias comme des hooligans. Un de ces hooligans vient vers nous pour nous dire bonjour et nous offrir… un bonbon. Bienvenue chez les dockers.

L’exploitante de la station-service nous interpelle immédiatement : elle tient à nous faire savoir que l’image des dockers qui est présentée dans les médias est complètement à côté de la plaque. Ils sont clients chez elle, et elle sait de quoi elle parle, nous dit-elle. « Regardez-les, là-bas, lance-t-elle. Ce qui s’est passé à Bruxelles, je peux difficilement croire que c’étaient des dockers. Ils veulent juste empêcher que le gouvernement applique les mesures prévues. C’est vraiment moche qu’ils aient été présentés d’une telle manière. »

Trois dockers discutent près de la petite boutique de la station-service. La violence, ils n’en veulent pas, affirment-ils : « Le premier qui vient foutre le bazar ici, on le remet à sa place. »

Des dockers de 67 ans ?

Les trois soulignent à deux reprises qu’ils mènent l’action d’aujourd’hui contre les plans du gouvernement. Oui, ils se battent pour le maintien de la loi Major, mais ils n’acceptent pas non plus les plans du gouvernement Michel-De Wever. « Vous pouvez vous imaginer, à 67 ans, dans la cale d’un bateau pour le décharger ? Vous savez ce que c’est ? Ils commencent par casser nos droits, puis ils vont toujours plus loin et c’est au tour de toute la population. »

Quant à la fable que les dockers gagneraient des monceaux d’argent, elle est ici également démentie : « Sincèrement, nous n’avons pas un salaire exagérément élevé. Autour de 2.400 euros brut, soit environ 1.800 net. Et là-dessus, on doit payer nos frais de déplacement nous-mêmes, ce qui fait vite 50 à 70 euros par semaine. On a vu dans le journal l’histoire de ce docker qui gagne 2.200 euros net. Je me demande bien qui c’est. Il travaille sûrement aussi le dimanche et le samedi, alors. » Quant à leurs horaires, ils ne sont pas non plus des plus confortables. « La journée de travail commence souvent vers 5 heures. Après, on doit aller “kot” (le bureau qui centralise et organise le travail des dockers, NdlR) pour régler la journée du lendemain. Quand on a fini, il est souvent déjà 15h30. »

Continuer à informer

Le jour commence à poindre lorsque nous arrivons de l’autre côté de la ville, au piquet de la zone industrielle de Wommelgem-Nord. « Nous devons agir, sinon toutes leurs mesures vont passer », entend-on ici aussi.

Ce qu’on entend également, ce sont les klaxons des camions qui passent sur l’autoroute E313, tout à côté. Les routiers témoignent ainsi leur soutien aux grévistes, ce qui leur fait chaud au cœur.

« Sur le terrain on rencontre encore parfois de la résignation, mais c’est en train de changer, racontent deux délégués ABVV (FGTB) de l’entreprise de matériaux d’isolation Rockwool. Petit à petit, les gens se rendent compte de ce qui nous attend. C’est pourquoi nous continuons à informer. »

« L’absence d’un gréviste est légalement justifiée »

Informer, c’est aussi ce que fait Sigrid De Wilde, secrétaire de la Centrale générale ABVV (FGTB) secteur non-marchand. « La motivation pour faire grève est assez forte, constate-t-elle. Surtout dans les ateliers protégés. Les gens qui travaillent là sont ceux qui vont ressentir le plus durement les mesures gouvernementales. » 

Dans les hôpitaux et maisons de repos, beaucoup de gens voulaient également mener des actions. « Mais là, ce que nous avons surtout fait, c’est préparer à la grève générale du 15 décembre. Nous informerons surtout. Devant certains hôpitaux, nous installons des barrages filtrant, c’est-à-dire que nous retenons les gens un moment pour leur expliquer ce que nous défendons, mais nous les laissons passer. Le 15 décembre, cependant, nous avons l’intention de lancer un signal très clair : ces mesures, nous ne les acceptons pas. »

Il y a cependant des grèves ça et là dans le non-marchand. « J’ai déjà reçu beaucoup de SMS de militants et délégués qui disent que la grève est quand même bien suivie. » Malgré, dans certains endroits, la peur d’y participer. « J’ai connaissance d’entreprises où la direction a carrément menacé : “Celui qui fait grève, c’est la porte.” Là, nous avons donc dû informer les gens sur le droit de grève. L’absence d’un gréviste est légalement justifiée. »

Hasard ou pas, à tous les piquets où nous sommes passés, nous avons croisé le président du PTB, Peter Mertens. « Le mouvement de grève est très largement porté par plusieurs couches de la société, c’est clair, précise-t-il. Et ces gens disent “non” au projet de société de l’équipe Michel-De Wever. Ce projet de société est taillé sur mesure pour un petit groupe de grands actionnaires, et fait payer le reste de la société. Partout, nous entendons le même message : les plus riches, les millionnaires doivent contribuer bien davantage, alors qu’ils sont aujourd’hui totalement épargnés par le gouvernement. »