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Bhaskar Sunkara : « La campagne de Bernie Sanders est une victoire pour toute la gauche  »

auteur: 

han Soete

Bhaskar Sunkara (1989) est le fondateur du média américain d’inspiration marxiste Jacobin, composé d’un site internet et d’une revue trimestrielle, et devenu une référence pour la gauche critique anglophone. Nous avons rencontré Bhaskar Sunkara pour évoquer la portée de Bernie Sanders et les défis de la gauche aux États-Unis.

De notre côté de l’océan, c’est avec étonnement et même incrédulité que l’on a assisté au succès de la campagne de Bernie Sanders. Comment expliquez-vous ce succès ?

Bhaskar Sunkara. Les plus jeunes générations associent beaucoup moins le socialisme à l’ancien bloc de l’Est, ils se posent avant tout des questions sur la société actuelle. Cela fait des années que la droite mène campagne avec un discours anticommuniste. Elle l’a utilisé contre Obama, contre les soins de santé, contre quasiment toute idée progressiste. L’antisocialisme est ainsi devenu pratiquement vide de sens.   

Actuellement, des études montrent que, chez les jeunes entre 18 et 30 ans, il y a plus de soutien pour le socialisme que pour le capitalisme. Les jeunes associent le socialisme à l’État-providence, à la sécurité, à la stabilité. Le capitalisme est associé à leur propre réalité : le chômage, les emprunts pour payer leurs études, les jobs sous-payés, la stagnation. 

Le discours dominant affirme que la réussite et l’échec sont des questions individuelles. Sanders a refait de plusieurs problèmes des questions de société, qui exigent des solutions collectives. Les jeunes n’acceptent plus que ce soit leur faute s’ils doivent débourser au minimum 125 000 dollars pour pouvoir étudier.  

Il est en fait tout à fait normal que les gens recherchent des alternatives. Il existe une base matérielle, une réalité qui a fait que le message de Sanders ait pu passer dans une large couche de population et recueillir l’adhésion.

Dans nos médias, Sanders est en quelque sorte mis sur le même pied que Donald Trump : tous deux mènent une campagne contre l’establishment et tablent sur le rejet de l’élite.

Bhaskar Sunkara. Il y a là bien sûr une certaine vérité. Il n’y a eu que deux candidats qui, dans leur campagne, ont traité de la colère ressentie par une large couche de la population. Trump retourne cette colère contre les immigrants et autres boucs émissaires. Sanders, lui, s’en prend aux banquiers, aux milliardaires, aux super-riches,… qui, eux, sont au cœur du problème. 

Photo Gregfallis.com.

Trump joue sur l’identité américaine et ne bannit pas le racisme affirmé, alors que Sanders se centre avant tout sur les thèmes socio-économiques. Certains affirment que Clinton et Trump ne présentent que peu de différences au plan économique et que c’est pour cela que tous deux misent sur l’identité.

Bhaskar Sunkara. Cette affirmation manque de nuance. Il est certainement vrai que, ces dernières décennies, le parti démocrate n’a pas offert de solutions ou alternatives économiques. Dans le meilleur des cas, l’aile la plus à gauche a promis çà et là certaines choses, à la marge. Tant que l’inclusion sociale et les droits des minorités n’entravent pas l’élite, il y a des différences notoires. Une administration démocrate (c’est-à-dire le gouvernement) n’est pas aussi conservatrice qu’une républicaine, parce que les démocrates promettent l’inclusion sociale et font de temps à autre une chose symbolique contre le racisme. On ne peut pas juste dire que Trump et Clinton défendent une même sorte de gouvernement ou de politique économique. 

Trump est certes une figure excentrique, mais sa base politique et électorale est bien la masse républicaine classique. S’il est élu, il devra travailler avec le reste du parti républicain au Parlement et au Sénat. Cela mènera à une politique néolibérale encore plus poussée. Clinton a, elle, le soutien d’importants acteurs du secteur bancaire et du monde de l’entreprise. Sa politique ne différera donc pas tellement de celle de Trump. Toutefois, Clinton a dû faire des concessions dans la discussion au sein du parti démocrate et à cause de la pression des syndicats et des mouvements sociaux. Il est donc certain qu’il y aurait de grandes similitudes entre Trump et Clinton mais, sous Trump, tout serait beaucoup plus tranchant, bien plus dur et mauvais. 

Il y a également eu des critiques venant de la gauche envers la campagne de Sanders.

Bhaskar Sunkara. Certains trouvaient qu’il n’était pas assez antiraciste, d’autres qu’il ne montait pas assez au créneau pour les personnes LGBT (lesbiennes, gays, bi et transgenres, NdlR). Mais j’estime que ces critiques sont pour la plupart très vagues. Quand on examine le programme de Sanders, il est évident qu’il se préoccupe beaucoup de ces questions. Sanders mène campagne contre la violence policière, et son programme traite de l’égalité des salaires. Il a réussi à s’adresser aux travailleurs dans leur ensemble. Il plaide pour un État-providence, ce qui serait une bonne chose pour tous les travailleurs, et donc toutes les minorités.  

Les critiques contre Sanders sont souvent venues du camp Clinton, de gens qui utilisent un vocabulaire de gauche sur des thèmes spécifiques. 

Évidemment, il y a aussi beaucoup de choses à dire sur le programme de Sanders, on pourrait organiser entre camarades un débat permanent sur pas mal de points. Mais, selon moi, il est incontestable que Sanders a mérité le soutien de la gauche. Un candidat qui se décrit lui-même comme un socialiste, dans un pays où ces dernières décennies n’ont quasiment pas connu de lutte sociale. Soutenir Sanders, c’est tout simplement une question de bon sens.

Quel a été le rôle des syndicats dans la campagne de Bernie Sanders ?

Bhaskar Sunkara. On ne peut pas répondre de manière univoque. Il faut savoir qu’aux États-Unis, les syndicats sont très bureaucratiques. La plupart ont, dès le tout début, accordé leur soutien à Clinton. Pour eux, ça allait de soi, parce qu’ils pensent ainsi pouvoir être bien vus par le futur chef de l’État. Ce soutien des syndicats à Clinton a bien montré qu’il y a un problème de démocratie dans les syndicats. À mesure que la campagne avançait, on a cependant clairement constaté que la plupart de leurs membres avaient voté pour Sanders, et beaucoup ont également fait campagne pour lui. Il y a naturellement aussi des syndicats qui ont soutenu la campagne de Sanders, par exemple ceux des postiers. 

Sanders a pourtant réussi à séduire une large couche de la classe ouvrière.

Bhaskar Sunkara. C’est exact. Mais il faut bien comprendre que la classe ouvrière n’est jamais passée au parti républicain, elle a simplement arrêté de participer aux élections. C’est vraiment une erreur de penser que la majorité de la classe ouvrière blanche est de droite, super raciste et républicaine. Cette image est fausse, comme on a pu aussi le voir au Royaume-Uni. Comme les démocrates ont laissé tomber la classe ouvrière, celle-ci a tout simplement cessé de voter. Sanders a pu à nouveau activer cette couche-là et l’impliquer dans le débat politique. 

Photo Steve Baker / Flickr.

Ici, nous avons pu suivre la campagne via les réseaux sociaux, et cela a parfois été vraiment impressionnant.

Bhaskar Sunkara. Les réseaux sociaux ont eu un très grand impact. Mais une partie des gens ont aussi été trop centrés sur ces réseaux sociaux, et ont ainsi perdu de vue qu’une campagne électorale se gagne en faisant du porte-à-porte, en étant bien implanté. On peut avoir de très bonnes vidéos sur Facebook, mais cela ne suffit pas. 

Mais le fait que plus de 13 millions de personnes ont voté pour lui est incroyable, non ? Cela veut quand même dire qu’il doit y avoir un énorme potentiel d’organisation ?

Bhaskar Sunkara. Le fait qu’un sénateur socialiste du Vermont, qui n’était même pas membre du parti démocrate, l’ait emporté sur Clinton dans 23 États et ait obtenu au total 43% des voix est ni plus ni moins remarquable. Nous devons revendiquer cela comme une victoire pour l’ensemble de la gauche.

Une des raisons pour lesquelles la campagne de Sanders a été si difficile dans le Sud, particulièrement auprès des électeurs afro-américains, c’était le manque d’infrastructure, de relations avec les mouvements sociaux.

La campagne est vraiment partie de rien, il n’y avait même personne à temps plein pour commencer, il n’y avait pas d’argent, c’est progressivement que ça s’est développé.  

Certains sont désormais déçus par l’appel de Sanders à voter pour Clinton. Qu’en pensez-vous ?

Bhaskar Sunkara. Je ne suis pas non plus d’accord avec cet appel, mais c’est un fait que Sanders a toujours dit qu’il soutiendrait Clinton. Sanders craint aussi que, sous Trump, il devienne impossible de continuer à organiser la résistance sociale. Il pense que, sous Clinton, ce sera certes difficile mais néanmoins possible de peser sur la politique par le mouvement social et la lutte. 

Il ne faut pas voir dans ce virage de Sanders une sorte d’alliance à long terme, mais plutôt un choix tactique à court terme. On peut comparer cela avec les politiciens de gauche qui, en France, avaient appelé à voter pour un candidat d’un autre parti pour éviter que le Front national arrive au pouvoir. Il faut voir cela comme un choix tactique en raison de notre système électoral. 

Je ne suis pas d’accord avec la décision de Sanders parce qu’un de ses plus importants accomplissements, c’est d’avoir donné un visage et une identité à l’opposition de gauche face au néolibéralisme. La campagne a porté sur la redistribution de la richesse et elle a été menée par quelqu’un qui se revendique socialiste. Nous devons protéger cette identité, l’entretenir et l’utiliser comme base pour développer une politique plus sociale. Je ne me fais à ce sujet aucune illusion sur Clinton ou d’autres candidats, et c’est justement pour ça que je pense que c’est une mauvaise idée de laisser se diluer le mouvement mis en branle par Sanders dans la campagne d’Hillary Clinton. 

Selon vous, que faudrait-il faire maintenant  ?

Bhaskar Sunkara. Nous devons essayer d’organiser les forces les plus politisées et militantes de la campagne en des réseaux de gauche et des mouvements sociaux, en dehors du travail électoral. Aux États-Unis, beaucoup de gens pensent que la politique, c’est mener une campagne tous les quatre ans. Nous devons donc convaincre les gens que la politique, c’est davantage que les élections, et les gagner au travail à long terme. C’est maintenant une question vitale pour la gauche aux États-Unis. 

Comment expliquez-vous le succès de Jacobin ? Vous avez par exemple été interviewé par le New York Times, ce qui en dit long...

Bhaskar Sunkara. Jacobin marche très bien. On peut en partie attribuer ce succès au discours libéral dominant qui fustige la gauche mais n’offre lui-même pas la moindre perspective. Et, comme il n’y a ainsi pas de débat intellectuel sérieux, les gens sont en recherche. Beaucoup de jeunes voient dans les idées lues sur Jacobin une excellente base pour discuter et débattre. Cela montre qu’il y a à nouveau de l’espace pour les idées de gauche. 

Cet espace existe quand même déjà depuis les années 2000, depuis la naissance du mouvement altermondialiste, d’Occupy et de médias comme Democracy Now. Mais Jacobin va quand même un pas plus loi, en se référant au marxisme ?

Bhaskar Sunkara. Je pense que, au sein de ce mouvement altermondialiste et au cours de toutes ces années d’action et de lutte, un certain nombre de gens ont redécouvert la valeur des idées socialistes. On est revenu vers le cadre de pensée marxiste plus classique parce qu’il semble tout simplement logique et offre plus de perspective. 

Nous avons découvert l’analyse de classes, avons pris cela au sérieux et estimé que c’était un cadre de réflexion avec lequel nous pouvions travailler. Avec le site web, nous touchons 800 000 personnes, et avec le magazine, environ 20 000 lecteurs. Mais nous devons bien sûr rester les pieds sur terre et ne pas penser que nous avons gagné tous ces lecteurs au marxisme.  

Sanders a pourtant toujours parlé de « révolution politique » qu’il voulait mettre en route par sa campagne.

Bhaskar Sunkara. C’est un concept un peu vague. Mais cela montre bien qu’il y a un large groupe de gens à qui nous pouvons nous adresser avec des idées socialistes et que nous pouvons faire en sorte qu’ils rejoignent la gauche. 

Bhaskar Sunkara à ManiFiesta

Bhaskar Sunkara participera au débat sur les élections aux USA à ManiFiesta avec Walter Benn Michaels (professeur américain et auteur) et Mark Dudzic (avocat du mouvement syndical américain). Han Soete (rédacteur en chef de Solidaire) modèrera le débat. 

Dimanche 18 septembre à 13 h.

Le samedi 17 septembre à 11h, il parlera également du marxisme aux États-Unis. 

Article publié dans le mensuel Solidaire de septembre 2016Abonnement.