Le 13 juin 2012, les secteurs social et artistique manifestaient contre les économies imposées par la précédente ministre flamande de la Culture, Joke Schauvliege. (Photo DeWereldMorgen)

Budget flamand : une austérité qui crée colère et résistance partout au Nord du pays

Au cours des cinq années à venir, le gouvernement flamand compte réduire ses dépenses de plus de 8 milliards d’euros. Le citoyen flamand va le sentir passer. Mais les réactions sont vives et annoncent une résistance face à des économies plus qu’indigestes.

La semaine dernière, le quotidien De Morgen a publié des chiffres relatifs aux économies que compte réaliser le nouveau gouvernement flamand dirigé par Geert Bourgeois (N-VA). Bourgeois Ier va surtout chercher l’argent du côté des services publics et des subsides accordés aux associations socio-culturelles. Mais les secteurs de l’enseignement, des soins de santé, des crèches... ne seront pas épargnés non plus.

Comment le monde associatif flamand réagit-il à ce plan d’économies ? Les réactions sont vives. Extraits : « L’assurance-santé passe de 25 à 40 euros, le minerval des universités et des hautes écoles augmente, les crèches vont devenir plus chères, surtout pour les familles à bas revenu... Ce n’est que quelques exemples de toute une série de mesures toutes plus pénibles les unes que les autres. Il est clair que le gouvernement flamand cherche très unilatéralement à réaliser ses économies sur le dos des familles, des associations, des socialement faibles, des personnes âgées, des étudiants... », dénonce Greg Verhoeven, du service d’étude de la FGTB flamande. Même si, sur le plan des actions, il n’a pas encore dit son dernier mot : « Après les vives réactions des semaines écoulées, les divers ministres vont sans doute ajuster un peu les mesures. N’empêche, cela reste un gouvernement d’austérité qui vise très unilatéralement les plus faibles. »

Au Mouvement ouvrier chrétien (l’ACW, depuis peu beweging.net), qui coordonne les organisations chrétiennes, allant de la mutualité chrétienne à l’organisation féminine Femma ou le syndicat CSC, le mécontentement s’est également fortement accru depuis que les chiffres concrets ont été rendus publics, début août. Le gouvernement entend faire des coupes sombres du côté des fonctionnaires. « Cela veut aussi dire que Kind en Gezin (le pendant flamand de l’ONE) et, par exemple, le VDAB (le Forem flamand) devront fonctionner avec moins de personnel », réagit Luc Hamelinck, président de la CSC-Services publics. Celui-ci remarque une constante dans ces plans d’austérité : le gouvernement économise, alors que le citoyen doit y aller de sa poche pour les coûts supplémentaires. On est bien loin de la « société inclusive », fondement du Mouvement ouvrier chrétien, qui vise à tendre vers toujours plus de justice sociale et de solidarité.

« Les millionnaires échappent aux coups »

À la CGSP non plus, ils ne sont pas tendres avec Bourgeois Ier. Luk Vandenhoeck, délégué syndical à la VRT, la télévision publique flamande, déplore que « le prétendu gouvernement du changement, de la confiance et de la cohésion franchit surtout de nouvelles étapes dans la mauvaise direction déjà empruntée par le précédent (CD&V, sp.a et N-VA) : lui aussi intervient dans l’accord de gestion en cours de la VRT. » Celle-ci doit à nouveau économiser 27 millions, alors qu’en 2010 et 2011, la chaîne a déjà économisé 20 et 30 millions. « Il n’y a plus rien à économiser là, nous voulons justement sortir de la pression des restrictions budgétaires et certainement pas nous y enfoncer encore plus », ajoute-t-il, en déplorant que le gouvernement ne regarde que d’un côté : « La Belgique est le pays qui compte le plus grand nombre de millionnaires en euros par habitant, où les multinationales ne paient quasiment pas d’impôt et où l’on ne veut pas entendre parler d’impôt sur les fortunes. 1 % des Belges possèdent 17 % de la richesse totale et eux, ils échappent aux coups. »

« Dislocation au lieu de cohésion »

Dans un communiqué de presse, le réseau associatif flamand « de Verenigde Verenigingen » a réagi avec inquiétude aux possibles économies imposées aux associations et aux organisations sociales. 203,7 millions devraient être épargnés sur base annuelle par les associations et organisations. Plus d’un milliard sur toute la législature. « Ces dernières années, la vie associative a été touchée plusieurs fois par les économies. Des interventions supplémentaires signifieraient des coupes sombres irréparables. Ce gouvernement s’est donné pour ambition, entre autres, d’avoir une meilleure cohésion sociale grâce aux associations. Les économies pourraient très bien aboutir à une dislocation, plutôt qu’à une cohésion », ajoute Danny Jacobs, président des « Verenigde verenigingen ». 

Selon les « Verenigde Verenigingen », ce paquet d’économies est également une nouvelle manifestation d’une tendance plus large à un durcissement dans notre société. « Tout ce qui unit les gens, les rassemble et les rend solidaires risque de se retrouver sous pression. Quelques entreprises reçoivent inconditionnellement de l’oxygène, alors que les associations et les secteurs sociaux sont menacés. Le centre d’attention se déplace vers la débrouillardise, la responsabilité individuelle et la nécessité de ne s’en prendre qu’à soi-même en cas d’échec. Les économies dans la vie associative risquent de constituer une nouvelle étape dans cette évolution inquiétante. » 

Luc Muylaert, du festival théâtral « Theater aan Zee » (théâtre à la mer) trouve qu’il est encore trop tôt pour réagir. Il veut encore donner un peu de répit au nouveau ministre flamand de la Culture. Bien qu’il soit effrayé par le montant gigantesque dont il est question. « S’il faut économiser cela sur les budgets actuellement disponibles, c’est tout juste s’il restera quelque chose. Cela va être une saignée, comme on l’a vu aux Pays-Bas il y a quelques années. » 

« On a déjà passablement trinqué »

Ces derniers jours, Dirk Verbist, directeur de la FOV, la Fédération du travail socioculturel, est assailli de coups de fil d’organisations inquiètes. « Le monde associatif socioculturel a déjà passablement trinqué au cours de la législature écoulée. Certaines associations ont déjà perdu 30 % de leurs subsides, ce qui s’est traduit par des licenciements et la suppression de certaines activités. Dans ce cas, nous n’escomptons certainement pas des économies supplémentaires. » 

« Notre secteur ne constitue que 0,2 % du budget flamand, poursuit Verbist. Intervenir ici ne représente pas un gain conséquent pour le budget, mais c’est un énorme potentiel d’engagement social qui se perd. Les subsides que reçoit notre secteur ne produisent pas de dividendes. Ils sont directement investis dans le fonctionnement. Cela signifie que toute diminution des rentrées va se traduire par des licenciements. Tout le monde travaille sur le fil du rasoir. Les associations ne thésaurisent pas leur argent, elles le réinvestissent dans la société. »

Le secteur socioculturel n’a quoiqu’il en soit pas l’intention de subir stoïquement de possibles restrictions. « Si le gouvernement sort à nouveau le couperet, nous allons lui servir une réponse musclée. »  

Le Gezinsbond (la Ligue des familles flamande) réagit avec inquiétude à ce que prévoit le gouvernement. On a déjà appris qu’il allait rogner sur les allocations familiales et, maintenant, c’est l’accueil dans les crèches qui va devenir nettement plus cher. C’est surtout la hausse du tarif minimal pour les familles les plus pauvres qui inquiète le Gezinsbond. La cotisation minimale pour les parents est augmentée, passant de 1,56 euro à 5 euros par jour. « Le tarif minimal est le tarif que doivent payer les familles en situation difficile et précaire, explique Manu Keirse du Gezinsbond. Aussi trouvons-nous cette augmentation difficilement acceptable. » 

« Déjà aujourd’hui, il est difficile de payer ses études »

Le gouvernement flamand vise également les étudiants, entre autres, en augmentant le minerval dans l’enseignement supérieur. L’augmentation de quelque 200 euros par an dont il est question n’aurait prétendument que peu d’effet sur l’accessibilité de l’enseignement supérieur. « Pourtant, bien des gens ont déjà aujourd’hui des difficultés pour payer leurs études, déclare Nele Van Parys, responsable des questions liées à l’enseignement pour Comac (le mouvement de jeunes du PTB). Et, dans cette période de crise, il n’y a pas que les plus faibles qui s’en plaignent. Devoir cracher quelques centaines d’euros de plus par an ne constituera peut-être pas un problème pour une petite élite, mais tous ceux qui ne font pas partie de cette élite vont le sentir passer dans leur portefeuille. »

Les prêts étudiants « bon marché » ne sont pas une alternative, au contraire. Infliger une lourde dette à quelqu’un avant même qu’il ait terminé ses études ne fait que renforcer l’inégalité. Surtout si l’on sait que le chômage des jeunes est de 20 %. « Les jeunes qui vont devoir entamer leur vie active endettés sont justement ceux qui proviennent des milieux sociaux plus défavorisés, ajoute Van Parys. Quand on a des parents aisés, on ne doit pas se soucier de l’argent de ses études ou des prêts et remboursements. Cette proposition ne contribue pas à supprimer l’inégalité sociale dans l’enseignement, elle l’aggrave. »

 « On a presque la tête sous l’eau »

Les mouvements de jeunes retiennent leur souffle face au couperet du gouvernement flamand. Ils font de leur mieux pour garder leur fonctionnement à un seuil très accessible, afin que tous les jeunes, de toutes les couches de la population, puissent participer. Aussi les plans d’austérité qui se trouvent aujourd’hui sur la table leur font-ils l’effet d’une gifle retentissante. Les organisations font part de leurs inquiétudes dans les médias.  

« On a presque la tête sous l’eau. Augmenter les cotisations est la dernière option, nous voulons rester accessibles pour tout le monde. Il est particulièrement regrettable que le nouveau gouvernement ne choisisse pas d’investir dans la jeunesse », déclare Leen Van Vaerenbergh de Chirojeugd Vlaanderen (le Patro flamand) dans De Morgen.

De même, Christophe Lambrechts des Scouts et Guides de Flandre estime qu’on a déjà « beaucoup rogné » sur les organisations de jeunesse. Scouts et Guides de Flandre craint de devoir augmenter ses cotisations. Une mesure dont pâtiront en tout premier lieu les jeunes des familles moins nanties. Ainsi, Christophe Lambrechts déclare dans De Standaard : « Le nouveau gouvernement flamand prétend dans sa déclaration choisir d’unir, n’empêche qu’il se lance dans une mise à sec des groupes sociaux. Cela nous semble contradictoire. » Aux KSJ-KSA-VKSJ (Organisations de scouts et guides en Flandre), on ne veut pas toucher aux cotisations, mais, selon toute vraisemblance, leurs services vont encaisser de sales coups. 

« Le gouvernement d’austérité flamand ne parle que d’oxygène pour les entreprises et, pour cela, il est prêt à aspirer tout l’oxygène du reste de la société, réagit Peter Mertens, président du PTB. La vie associative, l’accueil des enfants, la culture, les centres de soins sociaux, la mobilité, les services publics, la construction de logements sociaux, tout cela doit céder face à une nouvelle vague d’agression néolibérale. Mais, pendant ce temps-là, ça gronde dans le ventre de la société, jusqu’au moment où le volcan va exploser. »

Sur sa page Facebook, il a réagi à ces économies, qu’il met en parallèle avec le faible tarif d’imposition des milliardaires comme Bernard Arnault :

« Je sais, je sais, ça ne cadre pas avec le politiquement correct d’aujourd’hui. Je sais, ce sont des niveaux de compétence différents. Je sais, ce n’est qu’une comparaison, mais quand même... Si untel avait dû payer son tarif d’imposition légal sans cadeaux fiscaux, il aurait payé 113 millions d’euros au lieu de 5 millions. En cinq ans, le trésor s’en serait trouvé plus riche de 540 millions d’euros, et ce, uniquement si cette personne payait au tarif officiel. Dans ce cas, il n’y aurait pas besoin de faire des économies à De Lijn (30 millions), à la VRT (105 millions), dans les allocations familiales (175 millions) et dans les centres de soins sociaux (110 millions). Aucune de ces économies ne serait nécessaire si Bernard Arnault payait 33,99 % d’impôt, au lieu de 1,5 % actuellement. Je sais, je sais, ce n’est qu’une comparaison, mais quand même... »