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« Ce Delhaize est à nous ! »

Plusieurs membres du personnel qui travaillent à l’intérieur font de grands signes de remerciement derrière la vitre.

Ce samedi 21 juin, quelque 400 clients du Delhaize « Verhaeren », à Schaerbeek, se sont rassemblés devant « leur » magasin menacé de fermeture pour crier haut et fort leur colère, témoigner leur solidarité et leur attachement au personnel et interpeller le CEO de Delhaize, Denis Knoops. Chaleur, convivialité, émotion étaient au rendez-vous.

Ce samedi, c’était une première : ce sont les clients de l’enseigne Delhaize qui manifestaient pour la première fois collectivement leur colère contre le « plan de transformation » de la direction – la transformation en question consistant à fermer 14 supermarchés et à licencier 2500 membres du personnel.  Le matin, c’était en Flandre, à Berlaar, près de Lier, que les clients avaient défilé, sac Delhaize à la main, en cortège dans la petite ville. En fin d’après-midi, c’est devant le Delhaize de l’avenue Emile Verhaeren, à Schaerbeek, que les clients s’étaient donné rendez-vous.

Dans ce quartier qui jouxte la gare de Schaerbeek, c’est un profond sentiment de mécontentement qui a soudé les habitants suite à la fermeture annoncée de « leur » Delhaize, un supermarché de proximité et de qualité, implanté dans le quartier depuis 1966. Dès le premier jour de l’annonce par les médias, plusieurs étaient venus spontanément dire aux membres du personnel à quel point ils étaient bouleversés et qu’ils les soutenaient de tout cœur. Une pétition était illico lancée par un client, signée en quelques jours par plus de mille personnes. Ensuite, c’est une habitante du quartier, Paula Bouffioux, qui a décidé de prendre les choses en main pour que le quartier manifeste collectivement son indignation. Elle a créé un comité de soutien, immédiatement rallié par de très nombreux voisins-clients, et organisé une action : rendez-vous samedi à 18 heures devant « notre » cher Delhaize pour une manifestation conviviale, déterminée et constructive.

Ce plan, c’est transformer le quartier en désert

A 18 heures, une bonne centaine de personnes sont déjà présentes, mais, de minute en minute, le groupe ne cesse de grossir. Le bouche-à-oreille a fonctionné à merveille. « Moi, c’est le pharmacien qui m’a prévenue, confie une dame. Il l’a dit à tous ses clients. » Sa voisine, une personne plus âgée, enchaîne : « Ce sont les gens en face de chez moi qui m’ont mise au courant. Pour une fois, ce n’est pas pour faire mes courses que je suis ici. Je suis vraiment fâchée : ça fait quarante ans que je viens. Petit à petit, j’ai vu les petits commerces fermer. On ferme aussi les agences bancaires un peu plus loin. Et maintenant, le Delhaize ? C’est quoi ça, ce plan de "transformation" ?! C’est transformer le quartier en désert, oui ! »

Plusieurs personnes ont préparé pancartes et calicots : « Touche pas à mon Delhaize ! », « Politiques : on ne gère pas des fermetures, on s’y OPPOSE ! », un dessin représentant le poète Emile Verhaeren affrontant un lion…
Micro à la main, Paula Bouffioux prend d’abord la parole pour prier les gens de ne pas bloquer l’entrée du magasin et ne pas encombrer la rue. Mais, devant la foule qui s’est amassée, la police installe des barrières pour dévier la circulation. Paula reprend, d’une voix déterminée : « Nous, comité d’habitants et fidèles clients depuis de nombreuses années, nous venons manifester notre soutien avec le personnel. Et dire haut et fort que nous, clients, nous voulons conserver ce magasin et ce service d’un personnel que, avec le temps, nous connaissons bien, parfois même au plan amical. (…) Le Delhaize Verhaeren est implanté dans le quartier depuis 1966 et c’est un lieu qui crée du lien social. (…) »

Paula lit ensuite une lettre adressée au CEO de Delhaize, Denis Knoops : « Cher Monsieur Knoops, la nouvelle de la fermeture programmée du Delhaize Verhaeren a créé une onde de choc dans ce quartier. Nous voulons des informations précises sur ce plan de transformation. (…) Nous sommes très attachés à ce magasin, à la qualité des produits du personnel et des services fournis, et à son ambiance familiale. (…) » Le texte demande notamment au CEO pourquoi il veut fermer leur Delhaize et quels sont les problèmes qui y ont été identifiés, ainsi que ce qu’il compte proposer au personnel licencié. Il demande également une copie des comptes annuels et du rapport d’audit des comptes au 31/12/2013 de Delhaize SA. Dernière question adressée au CEO : « Monsieur Knoops, sur son site, Delhaize affirme se préoccuper de son souci principal : les clients. Delhaize se présente aussi comme une société socialement responsable. Nous vous posons donc la question : payez-vous vos impôts en Belgique ? Et combien ? » C’est un tonnerre d’applaudissements et de bravos qui interrompt alors Paula. Celle-ci termine sa lecture : « Vos actionnaires sont peut-être satisfaits, mais pas nous! Monsieur Knoops, que répondez-vous à vos fidèles clients ? (…) » 

Paula Bouffioux invite ensuite les clients qui le désirent à aller rejoindre Michel, un autre voisin, qui brandit un grand cahier, pour répondre à la question : « Que représente le Delhaize Verhaeren pour vous et que signifierait sa fermeture ? » De nombreuses personnes se pressent pour noter une ou deux phrases de témoignage qui seront ensuite lues au micro à l’assistance. Une personne consigne qu’il y a treize ans, elle a été sauvée par le personnel du magasin alors qu’en faisant ses courses, elle avait été prise d’une très grave crise d’asthme. Mais c’est la même chose qui ressort des témoignages égrenés au micro : une grande indignation et un attachement très fort des habitants à « leur » magasin et son personnel. Un monsieur d’un certain âge vibre de colère. Il pointe l’enseigne au lion et s’écrie : « Ce Delhaize est à nous ! »

« Jamais-assez-de-profit »

L’événement est étonnant. Plusieurs membres du personnel qui travaillent à l’intérieur font de grands signes de remerciement derrière la vitre. Dehors, le personnel qui n’est pas en heures de travail est ému aux larmes, tout comme d’autres caissières venues d’autres supermarchés (Wavre, Neder-over-Heembeek…). Bouleversée, l’une d’entre elles confie : « On savait que nos clients tenaient à leur magasin et nous aimaient bien, mais tout ce monde, et à ce point, c’est incroyable ! » Même chose à l’intérieur du supermarché. « Ça fait du bien de voir qu’on n’est pas tout seuls, sourit un réassortisseur fruits et légumes. En fait, chacun dans son coin pense la même chose : que ça tourne de plus en plus fou. »

Dehors, un monsieur du quartier prend la parole pour fustiger le tout-au-profit, ou plutôt le « jamais-assez-de-profit », puisque Delhaize est une entreprise bénéficiaire. Il brandit sa « carte-Plus », la carte de fidélité de la marque au lion, ainsi qu’une paire de ciseaux : « J’ai cette carte depuis des décennies, lance-t-il. Alors, monsieur Knoops, moi, j’estime que je suis un "vrai Delhaizien". Et je propose aux clients, et pas seulement de ce Delhaize-ci, mais à ceux de toute la Belgique, de la découper ensemble si Delhaize persiste dans ses plans ! » Il est ovationné. Mathilde El Bakri, une des quatre fraîchement élus PTB au Parlement bruxellois (aussi tous présents), lance le fameux refrain « Tous ensemble, tous ensemble ! », repris en chœur la foule. Une caissière murmure à se voisine : « Ceux-là, ils étaient présents dès le premier midi, quand on a fermé le magasin pour faire grève. »

 

« Maître Knoops, sur un arbre perché »

L’action se déroulant à l’avenue schaerbeekoise qui porte le nom d’un poète, un poème parodique a été lu par un conteur schaerbeekois :

« Maître Knoops, sur un arbre perché,
Tenait dans son bec un magasinier et une caissière,
A qui il reprochait de coûter trop cher.
Après leur avoir infligé des tas d’heures supplémentaires,
Sans augmentation de salaire,
Il les lâcha dans la gueule du lion jamais rassasié dénommé « actionnaire ». De voir le personnel ainsi dévoré,
Très en colère accoururent les clients du quartier.
Pour jurer que plus jamais ils ne viendraient acheter
Puisqu’eux aussi ont été sacrifiés. »

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