Photo Solidaire, Sophie Lerouge

Dans tout le pays, les travailleurs du service public se mobilisent pour défendre nos pensions

De Liège à Bruges, en passant par Bruxelles, des milliers de travailleurs des services publics sont en action aujourd’hui. Après avoir repoussé la pension à 67 ans, le gouvernement continue de vouloir casser nos pensions. Mais ces réformes ne passent pas auprès de la population. La preuve encore aujourd’hui avec cette journée d’actions.

Beaucoup de postiers, cheminots, puéricultrice, gardiens de prisons, enseignants participent à des actions aujourd’hui dans toute la Belgique. De Liège à Gand, en passant par Bruxelles, Tournai et Bruges, où un rassemblement était organisé par la CGSP, ils expriment leur mécontentement. Ce qui ne passe pas ? Le projet « métiers pénibles » pour la fonction publique du ministre (MR) Daniel Bacquelaine. Et plus généralement toute la réforme du gouvernement qui vise à nous faire travailler toujours plus longtemps pour moins de pensions. « Tu me vois réparer un train dehors par ce froid à 62 ans ? Moi pas », voilà comment Pierre, agent de maintenance à la SNCB, interpellait Michaël Verbauwhede, député bruxellois en visite de solidarité à l’action ce matin.

« Que le ministre vienne travailler une journée dans une crèche », s’exclamaient les puéricultrices liégeoises en discussion avec Raoul Hedebouw, porte-parole du PTB également présent aux actions de ce matin. Et la pénibilité de boulot ne connaît pas la frontière linguistique : « Nous voulons être reconnus comme métier pénible. Mais pas seulement nous car de nombreux métiers de bureau sont devenus aussi pénibles », expliquent les éboueurs de Verko (Flandres orientales) à la délégation de solidarité du PTB.   

C’est ce genre de témoignages qui faisaient déclarer à Raoul Hedebouw : « Le gouvernement nous dit que le système de pensions est impayable ? Nous disons avant tout que ce qu’il propose est infaisable. Infaisable pour les travailleurs. Et infaisable pour garantir la qualité et la sécurité du service. »

Le gouvernement démantèle un système qui marche pour un autre qui ne marche pas

Aujourd’hui, il existe déjà un système de pénibilité permettant à des travailleurs avec des métiers lourds (conducteurs de train, militaires, enseignants, agents pénitentiaires, postiers, etc.) de partir à 55 ou 58 ans à la pension. Plutôt que d’étendre ce système à ceux qui n’en bénéficient pas, le projet du gouvernement supprime toutes les possibilités de partir à la retraite avant 60 ans. Le gouvernement propose des conditions pour reconnaître certains métiers comme pénibles. Mais l’enveloppe sera très limitée : il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Le gouvernement remplace les critères actuels par un système qui permet à certains travailleurs de partir un peu plus tôt en pension mais avec une retraite plus basse. La CGSP a calculé que la perte pouvait aller jusqu’à 232 euros par mois. Et plus le temps avance, plus les travailleurs se rendent compte du danger du projet du gouvernement sur la pénibilité.

La pénibilité comme cheval de Troie pour forcer la pension à points

Mais si c’est aujourd’hui la fonction publique qui est visée, le gouvernement veut forcer un recul beaucoup plus important pour tous les travailleurs. Tel un cheval de Troie, la pénibilité dans la fonction publique cache en fait des reculs encore plus importants pour tous les travailleurs. D’abord, le gouvernement a été clair : les principes utilisés pour la pénibilité dans la fonction publique serviront de base pour discuter de la pénibilité dans le secteur privé. On sait que la N-VA veut supprimer toutes les prépensions, et interdire à tout travailleur du privé de partir avant 60 ans. C’est pourquoi la N-VA veut encore durcir le texte aujourd’hui sur la table pour la fonction publique : pour elle, le tour de vis doit être très fort pour les pensionnés du public, en vue de montrer l’exemple pour les pensionnés du privé. « Pourquoi faire grève alors que le texte n’est pas encore passé au gouvernement ? », répète depuis plusieurs jours le ministre Bacquelaine, comme s’il restait encore des marges de discussions. Comment croire que le projet peut être amélioré via des négociations, alors que le projet du ministre est déjà aujourd’hui imbuvable, et que la N-VA veut encore durcir le texte ?

Ensuite, le gouvernement n’a toujours pas abandonné son projet de pension à points. Dans le système « à points », on ne construit pas sa pension avec des euros, mais avec des points. Pour une année travaillée au salaire moyen, on gagne un point (mais seulement 0,9 point si l’on gagne 10 % de moins). Mais quelle sera la valeur du point ? Celle-ci dépendra des « évolutions démographiques et financières » : en clair du budget de l’État, de l’évolution du salaire moyen et de l’espérance de vie. Par exemple : si le gouvernement devait encore sauver les banques ayant trop spéculé comme avec la crise de 2008, la valeur du point (et donc la pension) baisserait. Si les flexi-jobs et jobs sous payés se généralisent, la valeur du point baisserait également. Et ainsi de suite. Cette « plus grande réforme des pensions depuis la Seconde Guerre mondiale » (selon un député libéral) organise l’incertitude : on ne sait pas dire à l’avance quel sera le montant de sa pension : c’est une pension tombola. Mais pour réussir son « coup », le gouvernement doit préparer le terrain, adapter tout le système de pension. Et c’est là qu’arrive le cheval de Troie de la pénibilité. Le gouvernement veut attirer le mouvement social dans des négociations sur les métiers pénibles. Il veut ainsi déjà faire rentrer la logique de la pension à points dans le système de pensions. Le ministre Bacquelaine l’a d’ailleurs déclaré lui-même en réponse à la FEB (Fédération des entreprises de Belgique) : « Il faut en effet veiller à ce que la reconnaissance de la pénibilité soit compatible avec le système à points. » Car la manière dont le gouvernement veut imposer aux travailleurs la reconnaissance de pénibilité prépare la pension à points : la pénibilité sera reconnue sous forme d’un « coefficient », une forme de « point », ce qui correspond parfaitement à la logique générale de la pension à points. Pour, au final, harmoniser tous les systèmes de pensions (privé, public, indépendant) vers le bas.

Un gouvernement hésitant

Pour Raoul Hedebouw, la journée d’aujourd’hui contribue à renforcer les hésitations du gouvernement : « Daniel Bacquelaine, le ministre des Pensions, a déjà reporté une fois son projet de loi sur la pénibilité. Son projet sur la pension à points devait passer avant Noël au gouvernement mais aujourd’hui on l’annonce pour au plus tôt avant l’été. Une preuve que la pression sociale fait hésiter le gouvernement. Mais rien n’est encore gagné. Ce n’est qu’un report, pas encore un abandon. Continuer à mettre la pression – comme aujourd’hui - peut contribuer à transformer ces hésitations en recul définitif. »