Aujourd’hui, Carsid a fermé et Duferco La Louvière aussi (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

De l’argent public wallon dans des paradis fiscaux au profit de la galaxie Duferco

De l’argent public wallon placé dans des paradis fiscaux aux quatre coins de la planète : c’est ce que révèlent les comptes de la FSIH, filiale de la Région wallonne. Pendant ce temps, son ex-président a totalisé 18 mandats dans les holdings de la multinationale privée Duferco, que la FSIH (filiale publique donc) finançait. Histoire (malsaine) d’une collusion entre intérêts privés et (peu) publics. Le point avec Damien Robert, spécialiste sidérurgie du PTB.

La FSIH est la Foreign Strategic Investment Holding. C’est une filiale de la Sogepa, bras financier de la Région wallonne, créée en 2003 alors que Serge Kubla (MR) était ministre wallon de l’Economie. Son objectif initial : recapitaliser Duferco pour sauver la sidérurgie, privatisée en 1999.

La FSIH a réalisé au moins 6 gros investissements dans la galaxie Duferco qui posent question. C’est ce que présente l’infographie ci-dessous. Le point 1 montre un investissement de 95 millions dans Duferco USA. Rapport avec la sidérurgie wallonne ? Aucun. La participation est revendue en 2006 au même prix. Point 2. Acquisition de 25 % de Duferco Participations Holding Limited (Guernesey) en 2003. Parts revendues en 2006. Impact sur l’emploi : zéro.
Point 3. Augmentation de capital dans Duferco Salvage Investment (Irlande). 67 millions en 2006. Point 4. Prêt de 100 millions à Ultima Partners Limited (Gibraltar), en 2009. Utilisation des fonds inconnue. Remboursement en 2011.
Point 5. Prêt de 75 millions à Steel Invest and Finance en 2009. Société détenue à 50/50 par Duferco et les Russes de NLMK.
Point 6. En 2011, augmentation de capital de 100 millions dans Duferco Long Products (Luxembourg).

 

Infographie Sudpresse

« A quoi sert-il d'investir de l’argent public dans la sidérurgie américaine ou dans des paradis fiscaux si le but est de sauver la sidérurgie wallonne ? », interroge Damien Robert. « On voudrait croire que tous ces fonds ont été utilisés pour maintenir l’emploi mais nous sommes en droit d’en douter », reprend Damien Robert. Duferco avait en effet promis de nombreux investissements en échange des prêts et capitalisations de la Région wallonne. Il avait notamment promis 200 millions d’euros d’investissements pour Carsid à Charleroi et 40 millions d’euros pour une nouvelle coulée continue à La Louvière. Mais à part la rénovation du haut fourneau à Charleroi, ces investissements n’ont pas été réalisés.

Pour rappel, l'argent de la FISH, filiale de la Sogepa, bras financier de la Région wallonne, était issu de la privatisation par les pouvoirs publics de Cockerill Sambre en 1999 et devait développer la sidérurgie. Aujourd’hui, Carsid a fermé et Duferco La Louvière aussi. Seule reste encore ouverte la partie du site de La Louvière qui a été reprise par le groupe russe NMLK. Et la FSIH a clôturé l'année 2013 avec une perte de 140 669 015 euros. Certains parlent même de dissoudre la société anonyme.

18 mandats privés pour un seul administrateur… public

Autre face de la médaille : la multiplicité des mandats des administrateurs de la FSIH dans la galaxie Duferco. Froidmont, ancien directeur du conseil d’administration de la FSIH, a siégé à lui seul dans les organes de direction de 18 sociétés anonymes et holdings liées à Duferco. Et pas rien qu'en Belgique. Il a siégé en Suisse, aux îles Guernesey, en Irlande, aux Etats-Unis, au Luxembourg...

En a-t-il retiré un profit personnel ? « On est en droit de se poser la question lorsqu’on lit dans un rapport de la société-mère Duferco Participations Holding que les "compensations" accordées aux membres de son propre comité de direction et ceux de ses filiales s’élèvent en 2010 à plus de 10 millions d’euros », souligne Damien Robert.

Tous ces mandants posent la question du conflit d’intérêts pour d’anciens chefs de cabinet (PS, cdH, MR), à la fois fonctionnaires publics et en même temps administrateurs privés de la multinationale que la Région wallonne contribue à financer, Duferco. « D’un côté, ils sont supposés être les seuls garants de la bonne gestion de l’argent public qui leur est confié, qu’ils investissent dans Duferco. De l’autre, ils gèrent Duferco comme s’ils étaient des patrons privés. C’est inconcevable », poursuit-il.

De quoi le gouvernement wallon a-t-il peur ?

« Chaque coin du voile qui se lève sur le dossier interpelle sur l’utilisation des fonds issus de la privatisation de la sidérurgie », avance Damien Robert. Toutes ces questions nécessitent un débat démocratique sur l’utilisation des fonds publics. « Or, jusqu’ici, le gouvernement wallon se tait dans toutes les langues sur la question. Il a de longue date interdit à la Cour des comptes de s’immiscer dans le contrôle des investissements de la Sogepa et de la FSIH. La question déposée par Frédéric Gillot, député régional, n’a même pas encore obtenu de réponse malgré que le délai réglementaire soit dépassé. De quoi le gouvernement a-t-il peur ? », interroge Damien Robert.

Toute la transparence doit être faite sur les investissements et les rémunérations officielles (ou celles présumées occultes) de la FSIH. C’est pourquoi le PTB propose la mise sur pied d'une commission d'enquête parlementaire sur le sujet.

 

 

« Les liens entre la Région et Duferco sont malsains »
De l’argent wallon dans des paradis fiscaux, ce n’est pas normal. Et pourquoi faire ? Le gouvernement a utilisé l’argent public pour enrichir une multinationale privée qui préfère choyer ses actionnaires plutôt que développer l'industrie et maintenir l'emploi. Le gouvernement l'a fait en connaissance de cause car la volonté affichée par Duferco, comme des documents l'attestent, était d'avoir un « return » de 20 %. Y compris en pleine période de crise. D’ailleurs, Duferco a toujours fait des bénéfices, sauf en 2009.
Cette histoire est celle d'un gouvernement qui offre, dans l'opacité la plus totale et avec beaucoup de largesse des cadeaux à une multinationale sans aucune garantie d'emplois sauf pour des administrateurs publics beaucoup trop bien rémunérés. Les liens entre la Région et Duferco sont malsains.
« Cette opacité n’est pas le fruit du hasard, elle a été consciemment recherchée par les plus hauts politiques wallons », affirme Damien Robert. En effet, la Région wallonne a signé un avenant avec la Sowagep, ancêtre de la Sogepa (et donc de facto avec la FSIH) en vertu duquel la Cour des comptes « ne pouvait vérifier les missions exercées par la Sogepa sur ses fonds propres qui font l’objet d’un contrôle par un réviseur d’entreprises et que la Cour des comptes ne pouvait pas se prononcer sur les charges de personnel et les frais de fonctionnement de la Sogepa ». « Pour le dire plus clairement, la Région wallonne a donné le droit à la Sogepa (et à ses filiales) de faire tout ce qu’elle voulait avec l’argent public et cela, sans aucun contrôle de la Région wallonne et des pouvoirs publics. Et encore moins un contrôle du parlement… Un vrai scandale », poursuit-il.
« Cette histoire est l’aveu d’une faillite »
Et Damien Robert de conclure : « Cette histoire est un aveu de faillite. Cette situation est d'autant plus inacceptable qu’elle a été rendue possible par la privatisation de Cockerill Sambre. Cette faillite n'est donc pas celle de la sidérurgie. C'est la faillite de la privatisation de la sidérurgie. Et la faillite d'une croyance dans les vertus de l'aide des pouvoirs publics aux multinationales privées. »

 

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Commentaires

J'ai lu votre article et je soutiens votre demande de mise sur pied d'une commission d'enquête parlementaire sur ce sujet.