Ostende, dimanche 6 décembre 2015. (Photo Solidaire, Karina Brys)

De tous les Gaulois, les Belges sont les plus ambitieux. Sûrement pour ce qui est de l'influence des lobbys des énergies fossiles, du nucléaire et du béton

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Peter Mertens

Selon le Premier ministre Charles Michel, les Belges seraient « les plus ambitieux » de tous les Gaulois en matière de politique du climat. Rien n'est moins vrai. Le menu pour le climat concocté par nos gouvernements est en effet immangeable. Des économies sur le dos de la SNCB en entrée, un gros cadeau aux monopoles nucléaires en plat de résistance, un accord honteux sur le climat en dessert, et Uplace comme pousse-café. La politique devrait avoir le courage de passer la laisse au cou des grands lobbys pour enfin s'atteler enfin aux problèmes des besoins écologiques et sociaux.

Il y a des semaines comme ça où tout s'accélère. Des semaines révélatrices plus que d'autres de la politique qui est menée. Et, comme pour encore renforcer la symbolique, la ministre de l’Environnement Marie-Christine Marghem a raté son train dimanche pour se rendre à la conférence sur le climat à Paris. Les Belges ont débarqué dans la Ville-Lumière sans accord pour le climat. Et, lundi, il n'y en avait toujours pas. Sur les réseaux sociaux, on pouvait trouver une carte européenne des émissions stipulant : « Indiquez sur la carte le pays qui compte quatre ministres de l'Environnement et qui se rend au sommet sur le climat à Paris sans accord climatique ». Entre-temps, ce même lundi, il est apparu que les ministres avaient toute fois bien conclu un accord avec le monopole nucléaire Electrabel. Notre gouvernement était allongé à plat ventre devant l'entreprise-mère Engie, et les centrales nucléaires peuvent une fois de plus continuer à fonctionner plus longtemps. Pendant que les ménages doivent décaisser des centaines d'euros supplémentaires pour leur facture d'électricité, Electrabel reçoit un cadeau annuel de 300 millions d'euros grâce à la diminution de la rente nucléaire. Ce n'est rien d'autre qu'un hold-up, de la poche des ménages vers les monopoles de l'énergie. Pas étonnant que notre pays ait été, dès le premier jour du sommet, couronné du « Prix fossile ».

Notre gouvernement s'intéresse au climat comme les hyènes aux antilopes

Confronté à la critique grandissante, le ministre-président flamand Geert Bourgeois a clamé mercredi dernier : « Nous nous intéressons bien au problème du climat. » Ses paroles à peine prononcées, il donnait le feu vert au très controversé mégaprojet de centre commercial Uplace. Dans nos villes, 900 000 mètres carrés de surface commerciale sont vides, soit autant que 126 terrains de football. Mais, au lieu de développer une politique urbaine qui soutienne les classes moyennes locales, le gouvernement flamand a opté pour un vieux mégaprojet du 20e siècle en périphérie bruxelloise. Tant pis pour les classes moyennes, la mobilité (les embouteillages) et la santé (les particules fines). Austérité chez De Lijn (transports publics flamands) en entrée, un beau cadeau aux monopoles nucléaires en plat principal, Uplace en dessert. Oui, nos gouvernements s'intéressent au climat comme les hyènes s'intéressent aux antilopes.

La plus grande manifestation pour le climat qui ait jamais eu lieu dans notre pays

La même semaine, Bart DeWever déclarait sur Radio 2 qu'il plaidait pour une variante belge du Patriot Act américain. Ce Patriot Act a été instauré aux États Unis après les attentats du 11 septembre 2001. « Chaque citoyen est potentiellement suspect », tel est l'esprit de cette loi qui a permis d'espionner des millions d'Américains. Le FBI a reçu des moyens comme jamais auparavant, et les mouvements citoyens critiquant le système, comme Occupy Wall Street et des groupes d'activistes pour le climat, ont été infiltrés de haut en bas. Il est heureux que l'Open Vld et le CD&V ne se soient cette fois pas laissés mener par le Premier ministre de l'ombre, et que la proposition ait été rejetée. « Comme si De Wever ne savait pas que le Patriot Act avait entre-temps été supprimé aux États Unis », a fait remarquer Kris Peeters.

C'est justement à cause de la menace terroriste que la grande manifestation pour le climat a été plusieurs fois reportée et déplacée. Que la marche pour le climat ne puisse avoir lieu à Paris, tout le monde pouvait le comprendre. Les groupes d'action belges, entre autres réunis dans Climate Express, ont alors décidé de manifester à Bruxelles. Mails cela s'est également avéré impossible. C'est finalement Ostende qui a été choisie. Mais là aussi, au dernier moment, la manifestation du 29 novembre a été interdite. Le verbe « renoncer» ne fait pas toutefois partie du vocabulaire du mouvement pour le climat : « Il n'existe pas de plan B pour notre planète et, pour le climat, la menace se situe déjà au niveau 4 », a-t-on entendu. Et donc, malgré toutes les difficultés, c'est dimanche, le jour de la Saint-Nicolas, qu'a enfin eu lieu la grande marche pour le climat, dans la « reine des stations balnéaires ». Sur la plage d'Ostende s'est formée une chaîne humaine de 14 000 citoyens préoccupés, venus de tout le pays, jeunes et plus âgés, Wallons, Flamands et Bruxellois, pour la plus grande manifestation pour le climat qui ait jamais eu lieu chez nous. Tous concernés, tous engagés. La côte a résonné des exigences exprimées pour une politique ambitieuse, et le vent du Nord les a emportées jusqu'à Paris, là où elles auraient dû être clamées. Jusqu'au « sommet ultime », comment le qualifient certains, afin de trouver une solution pour la terre dont le réchauffement s'accélère toujours plus.

Selon Charles Michel, « de tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus ambitieux »

« De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves », avait tranché Jules César. Je sais, notre Premier ministre de l'ombre ne se compare pas à César, mais plutôt à Auguste. La semaine dernière, l'historien Tom Holland expliquait à Knack : « Auguste avait quelque chose d'un parrain de la Mafia. Il a d'abord pris le pouvoir d'une manière incroyablement brutale, pour se présenter ensuite comme un souverain de la paix. Y aurait-il un seul politicien démocrate qui aimerait être comparé à cela ? » Notre Premier ministre en titre n'est toutefois pas dénué de nostalgie romaine. La semaine dernière en effet, il n'a certes pas déclaré que les Belges étaient les plus braves, mais bien qu'ils étaient les plus ambitieux. « Avec le reste de l'Europe, les Belges font partie des pays les plus ambitieux au monde en matière de climat », a lancé Charles Michel à la face du monde. Boum. Coup de cymbales.

Aujourd'hui, la Belgique est un des rares pays de l'UE à être à la traîne au plan du schéma de réduction des émissions de gaz à effet de serre et des objectifs en matière d'énergie renouvelable. Dans notre pays, l'attention s'est surtout centrée sur les interminables et pénibles querelles communautaires pour négocier un accord « intra-belge » sur le climat. Il est déjà en soi absurde qu'un pays de la taille d'un petit pois dispose de quatre ministres compétents en matière climatique. Mais, dans la vision politiquement correcte de la division, la refédéralisation de l'environnement et du climat est hors de question. Pourtant, un air plus pur ou le changement climatique ne s'arrêtent pas à une frontière linguistique. La réduction des émissions de CO2, les énergies renouvelables ou le financement du Fonds pour le climat sont des problèmes qui dépassent tous le cadre d'une Région. Ceux-ci nécessitent une approche globale, et devraient donc être réfédéralisés. Mais la proposition du PTB pour une refédéralisation des compétences en matière d'environnement et de climat a été rejetée récemment au Parlement par tous les partis, y compris les écolos et les sociaux-démocrates.

Fin de la semaine dernière, à la onzième heure, est finalement arrivé un accord sur le climat. Un texte plus que modeste. Les 50 millions d'euros que notre pays s'engage à verser au Fonds pour le climat, un fonds qui a pour but de soutenir les pays en développement pour affronter les conséquences du changement climatique, sont largement insuffisants. La France verse 75 euros par habitant au Fonds pour le climat, l'Allemagne, 50 euros par habitant, les Pays-Bas, 32 euros par habitant et la Belgique, à peine 4,5 euros par habitant. Par habitant, notre ambition est dix fois moindre que celle des pays voisins. En outre, il semble qu'il s'agisse du budget régulier de la Coopération au développement, auquel on a fait endosser un costume vert. Cette pratique est cependant explicitement interdite par les traités internationaux. Ce n'est pas tout. Alors que les pays de l'Union européenne s'engagent à réduire leurs émissions de 20 % d'ici 2020 (par rapport au niveau de 1990), l'ambition de notre pays reste limitée à 15 %. Egalement pour la part des énergies renouvelables, l'objectif moyen en Europe est de 20 %. La Belgique, elle, veut à peine viser 13 %. Je sais, Obélix n'est plus ce qu'il était depuis qu'il est parti habiter chez Poutine. Mais qualifier les Belges de « plus ambitieux des Gaulois » avec des chiffres aussi honteux, c'est quand même aller un peu trop loin.

Discours verts à Paris, politique fossile en Belgique

Avec toutes ces histoires autour des engagements d'ici 2020, on en oublierait presque que la Belgique a aussi rédigé une proposition pour après 2020. C'est sur cette base-là que l'on négocie à Paris. En ce qui concerne les réductions des émissions ou les énergies renouvelables, la Belgique tombe sous le parapluie de l'Union européenne. Mais, il y a deux semaines, le Parlement a encore intensément débattu du message que notre pays lui-même allait apporter au sommet sur le climat. « Les partis au gouvernement sont d'accord pour dire que le réchauffement climatique, c'est pas bien – et jusque là on est d'accord – et qu'il faudrait il faire quelque chose. Mais à la question "que faire ?", il n'y a pas de réponse », a déclaré le député fédéral PTB Raoul Hedebouw à la tribune de la Chambre.

A la lecture de la résolution sur le climat du gouvernement fédéral, on observe que celle-ci contient en effet une flopée de belles promesses. Ce qui n'est pas une mauvaise chose, parce que ces promesses étaient absentes des précédentes versions. Mais, sur la question de comment ces promesses vont être traduites en actes de manière effective, c'est le silence sur toute la ligne. Ou, quand même : la résolution mentionne que le gouvernement va faire en sorte que « les mesures de politique de la mobilité misent davantage sur les déplacements en transports publics ». Comment le gouvernement concilie-t-il cela avec les milliards d'austérité effectuée sur la SNCB ? Avec l'augmentation du prix des tickets, la réduction de l'offre, les trains bondés et les retards incessants ? Le gouvernement tient un discours vert à Paris, et mène une politique fossile en Belgique. Si l'on veut qu'il y ait moins d'autos sur les routes, c'est une tout autre direction qu'il faut prendre : celle de transports publics de qualité, à un prix abordable et bien développés. C'est de cette manière que l'on s'attaquera enfin réellement au changement climatique, et que l'on remédiera en même temps à l'indigence toujours plus grande de nos transports.

Arrêter les éoliennes et faire fonctionner les centrales nucléaires

Dans un bel esprit de communion, notre gouvernement promet aussi solennellement que notre pays veut s’engager à « renoncer progressivement aux énergies fossiles » et à atteindre « les 100 % d’énergies renouvelables ». Voilà qui est bien beau. Pourtant… L’année dernière, en Flandre, la production d’énergies renouvelables a chuté pour la première fois. « 85 % de la production d’électricité du pays est contrôlée par seulement quatre géants de l’énergie. Cela s’appelle un oligopole. Ces quatre géants des énergies fossiles n’ont aucun intérêt dans la transition énergétique. Et cette transition n’arrivera pas si nous nous contentons simplement de leur demander un peu plus d’investissements dans les énergies vertes », soulignait Raoul Hedebouw au Parlement.

Notre gouvernement laisse la politique énergétique aux mains des monopoles qui marchent au rythme des dividendes à deux chiffres distribués à leurs actionnaires. Le climat et la bourse, ça ne fait pas bon ménage. C'est précisément au début des négociations pour le climat à Paris que le gouvernement a annoncé le maintien en activité des vieilles centrales nucléaires Doel 1 et 2 pendant encore dix ans. A cause des négociations avec le lobby nucléaire, la ministre de l’Environnement a d'ailleurs raté son train pour la France. Question de priorité. « Nous devons transformer tous les défis en opportunités », a déclaré Charles Michel à l’ouverture de la conférence sur le climat. Michel a pris le taureau par les cornes, et la première personne avec laquelle il s’est assis à la table des négociations n’est autre que Gérard Mestrallet, le CEO de Engie, la maison mère d’Electrabel, afin de régler les détails sur la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires.

« Nous devons pouvoir continuer à garantir l’approvisionnement », a affirmé le Premier ministre, et c’est pourquoi Doel 1 et 2 doivent rester en activité plus longtemps. D’après un rapport d’Elia, le gestionnaire du réseau à haute tension en Belgique, c'est tout à fait inexact. « Doel 1 et 2 sont inutiles pour répondre aux besoins de la consommation, surtout maintenant qu’il a été décidé de redémarrer les réacteurs défectueux de Doel 3 et Tihange 2 », écrit également le Bond Beter Leefmilieu. « Au contraire. En laissant tourner nos centrales nucléaires, il faudra arrêter de plus en plus d’éoliennes car nous produirons trop d’électricité. » Tiens, jusqu’ici, le politique voulait « transformer les défis en opportunités ». Electrabel est en droit de conserver son monopole jusqu’en 2025 et, en même temps, doit désormais apporter une contribution moindre au trésor public. Bref, si le climat était une centrale nucléaire, le problème serait déjà réglé...

Pour un sommet sur le climat sans lobby des énergies fossiles

Si nous voulons maintenir un réchauffement de la planète en dessous de 2 degrés ou, mieux, sous la barre de 1,5 degré, il est essentiel de mettre fin le plus vite possible à la consommation de combustibles fossiles. Les géants du pétrole et du charbon disposent aujourd’hui de 2975 gigatonnes de CO2 dans leurs réserves. C’est cinq fois plus que ce qui peut être émis si nous voulons conserver une planète un tant soit peu vivable. Chaque mesure structurelle allant dans ce sens devra donc, dans tous les cas, aller à l’encontre des grands intérêts des géants du pétrole et du charbon. La nécessaire transition énergétique dérangera leurs intérêts. Cela ne sera pas résolu par une dose supplémentaire de « capitalisme vert » ou par la commercialisation accrue de quotas d’émissions.

Il est donc essentiel d’affirmer à Paris ce que tout le monde sait déjà : les combustibles fossiles appartiennent au passé et au moins 80 % de leurs réserves doivent rester dans le sol. Pourtant, le terme « combustibles fossiles » n’apparaît qu’une seule fois dans tout le texte conçu pour le sommet, écrit Natalie Eggermont, la présidente de Climate Express, dans son livre du même nom. Les mots faisant débat apparaissent entre crochets au milieu de passages dont le sort dans le texte final reste incertain : « [Les parties [sont encouragées] à [prendre des mesures] [afin de diminuer] [d’arrêter] [le soutien international] [l’incitation publique] [pour] les investissements intensifs en carbone [[incluant] [et] les subventions internationales pour les combustibles fossiles] ; ]. » « Après 30 ans de négociations, le plus loin où nous en sommes arrivés, c’est donc de peut-être considérer éventuellement et encore une fois la diminution ou l’arrêt des subventions publiques en faveur des carburants fossiles », constate, indignée, la militante pour le climat.

Si le constat peut être étonnant, l’explication, elle, n’est pas très loin. A Paris, ces derniers jours, se rencontrent non seulement des ambassadeurs, des ministres de l’Environnement, des représentants d’ONG, mais aussi le lobby mondial des oligarchies énergétiques qui a obtenu sa place au sommet. Qui a acheté sa place, plutôt. Le sommet pour le climat a été en bonne partie sponsorisé par les oligarques des énergies fossiles. Des entreprises privées telles que Engie et EDF polluent autant que la moitié de la France mais, entre-temps, elles figurent à la table des négociations. L’exigence d’exclure le lobby des énergies fossiles des négociations se fait entendre de plus en plus fort dans les manifestations pour le climat à travers le monde qui, d’en bas, construisent progressivement un contre-pouvoir.

Mon « prix de l'avenir » du mois va au mouvement pour le climat

Non, notre pays n’est pas « le plus ambitieux » de la Gaule. Au contraire, le menu pour le climat concocté par nos gouvernements est immangeable. Des économies sur le dos de la SNCB et de De Lijn en entrée, un gros cadeau aux monopoles nucléaires en plat de résistance, un accord honteux sur le climat en dessert, et Uplace comme pousse-café. Ce sont les lobbys des énergies fossiles, du nucléaire et du béton qui déterminent la politique. Au prix de valeurs qui ne peuvent pas se chiffrer en euros. Un environnement sain, la justice sociale et l’ambition de transmettre une planète vivable aux générations futures : c’est de cela que devrait traiter la politique, et elle devrait avoir le courage de passer la laisse au cou des grands lobbys. Afin que nous puissions vraiment investir dans l’isolation, les énergies renouvelables, le logement durable et les transports en commun, sous le contrôle de la société. Afin que nous puissions réaliser la révolution verte en partant des besoins sociaux et écologiques, au lieu d'avoir les yeux en permanence rivés sur les chiffres de la bourse. Le progrès social et la révolution écologique vont de pair. Mais pour cela, la pression d’en bas est nécessaire. Nos gouvernements sont défaillants. Et c’est pourquoi je décerne mon « prix de l’avenir » du mois à Climate Express et au mouvement international pour le climat. Eux, ils informent, ils organisent, ils mobilisent. Et ils connaissent la loi de la physique : la pression transforme tout.