Dr Sofie Merckx (PTB) à Laurette Onkelinx (PS) : « Généraliser la médecine gratuite de première ligne est nécessaire »

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Sofie Merckx

J'étais invitée le 23 février au débat dominical de Controverse (RTL) : « Nos soins de santé sont-ils hors de prix ? » J'ai avancé la nécessité de « rendre la médecine générale de première ligne gratuite », et précisé que nous étions un des seuls pays d'Europe où ce n'était pas le cas. La ministre de la Santé Laurette Onkelinx m'a répondu d'une manière plus que surprenante.

À mon intervention, Laurette Onkelinx a réagi en déclarant : « Dans les pays où on a lancé la médecine gratuite pour tous, vous avez une médecine à deux vitesses, une médecine de médiocre qualité pour toute une série de publics, puis une médecine avec des cliniques privées... »

Je suis vraiment choquée qu'une ministre qui s'affirme socialiste ose dire quelque chose de ce genre. En Belgique, environt 275 000 patients sont soignés dans des maisons médicales au forfait, dans lesquelles les soins aux patients sont gratuits. Ce sont les Wijkgezondheidscentra et la Fédération des maisons médicales dont font partie celles de Médecine pour le Peuple. La qualité des soins de santé de ces centres est reconnue largement par les patients eux-mêmes et par les experts. Il est choquant que la ministre insinue que nous pratiquerions de la médecine « médiocre ».

Monsieur Lieven Annemans, expert en matière de santé, l'a d'ailleurs souligné lors de l'émission : « La médecine gratuite en première ligne, pas basée sur la prestation mais payée par patient et par an, ça marche : on le voit dans les maisons médicales. »

Ainsi, une étude du très officiel Centre fédéral d'expertise (KCE) des soins de santé, montre que les maisons médicales pratiquant gratuitement la médecine générale au forfait, et étant donc plus accessibles aux patients, coûtent globalement moins à l’INAMI et assurent, selon plusieurs indicateurs, une meilleure qualité que la médecine à l’acte, pour laquelle le patient doit payer une quote-part (ticket modérateur).1

En 2008, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publiait son rapport annuel intitulé : « Les soins de santé primaires : Plus que jamais », dans lequel elle concluait : « là où les soins de première ligne sont prioritaires, la qualité, l’accessibilité, la satisfaction du patient et l’efficience des coûts sont les plus élevées. Accorder la prépondérance à la médecine de première ligne signifie aussi la rendre gratuite pour tous. Il importe d’en abaisser le plus possible le seuil d’accès. »

La Belgique est l’un des rares pays d’Europe où la visite chez le médecine n’est toujours pas gratuite. C’est dans les pays où la médecine de première ligne est gratuite et suffisamment financée, comme dans le NHS en Angleterre ou dans le système nordique des pays scandinaves, que l’accessibilité et les performances de la première ligne sont pour ainsi dire les meilleures. Le rapport 2008 de l’OMS sur la médecine de première ligne préconise le système nordique comme le système à appliquer. Alors, Madame Onkelinx, sur quoi reposent vos affirmations à propos de la « médiocrité » des soins de santé ?

Pour tenter de se défendre, Madame Onkelinx a encore affirmé : « Albert Frère peut payer son médecin. » Je pourrais lui répondre en guise de boutade : « Si Albert Frère payait un impôt sur sa fortune, les médecins du PTB accepteraient de le soigner gratuitement sans problème. » Car, gratuit, c’est gratuit pour tout le monde. Tel est le principe de l’assurance maladie solidaire et obligatoire universelle. Mais la gratuité n’est pas sans coût, elle coûte même cher. La médecine gratuite repose en effet sur un paiement préalable de cotisations à la sécurité sociale et un versement d’argent à la sécurité sociale. Tous deux sont des mécanismes solidaires de répartition financière. C’est par ses impôts qu’Albert Frère doit financer aussi bien la gratuité de ses soins médicaux que ceux des autres.

 « Oui, Madame Fonck, la médecine gratuite de première ligne est financièrement possible »

La chef de groupe cdH à la Chambre, Catherine Fonck, a déclaré lors de l'émission que la gratuité de la première ligne serait « financièrement inabordable ». C'est faux. La somme totale des tickets modérateurs que le patient doit payer en médecine générale s’élève environ à 250 millions d’euros. L’application du modèle kiwi (l'appel public d'offres pour les médicaments, qui permet de réduire fortement le prix de ces derniers) à quarante des médicaments les plus prescrits, comme c’est déjà le cas aux Pays-Bas, nous rapporterait 500 millions d’euros.

Avec la moitié de ce montant, les tickets modérateurs de la médecine générale en Belgique peuvent être supprimés. La Belgique peut en effet s’inspirer de l’expérience néo-zélandaise, dans laquelle l’État a associé l’application du modèle kiwi pour les médicaments à la création d’incitants à l’amélioration de la pratique de la médecine générale, comme a d’ailleurs pu le constater une commission sénatoriale belge en visite en Nouvelle-Zélande.   

Une grande partie des économies réalisées dans ce pays dans le secteur des médicaments a été investie dans l’encouragement de la collaboration entre les généralistes, l’octroi d’un soutien logistique, le subventionnement de projets de qualité et la formation. En dix ans, cela a complètement modifié et amélioré non seulement le secteur des médicaments mais aussi le paysage médical de la Nouvelle-Zélande.

Enfin, une médecine de première ligne performante signifie des économies énormes dans d’autres secteurs et disciplines des soins de santé. Barbara Starfield, l’auteure la plus citée dans la littérature scientifique internationale, a montré, dans une étude portant sur toute la littérature jusqu’en 2012, qu’une position forte du généraliste se traduisait par moins d’opérations inutiles, moins d’examens inutiles, moins de réadmissions dans les hôpitaux et moins de visites inutiles aux urgences. « La couverture financière universelle par l’État et la suppression du ticket modérateur de la part du patient sont une caractéristique essentielle pour faire passer à l’avant-plan une médecine de première ligne », ajoutait Starfield.2

Sofie Merckx, médecin à Médecine pour le Peuple Charleroi, conseillère communale PTB+, spécialiste santé du PTB.

1. Annemans L, Closon J-P, Closon M-C, Heymans I, Lagasse R, Mendes da Costa E, et al. Vergelijking van de kost en kwaliteit van twee financieringssystemen voor de eerstelijnszorg in België (Comparaison des coûts et de la qualité de deux systèmes de financement dans les soins de première ligne en Belgique. Health Services Research. (HSR). Brussel : Centre fédéral d’expertise dans les soins de santé (KCE) ; 2008. KCE reports 85A. • 2. Barbara Starfield, Sespas report 2012

 

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