Le communiste Alberto Garzon, porte-parole d’Izquierda Unida (Gauche unie). (Image Izquierda Unida)

Espagne : l’élève modèle de la Commission a été dégagé. Et maintenant ?

auteur: 

Marc Botenga

« Enfin ! » C’était le sentiment de nombreux Espagnols quand le Parlement a voté la destitution du Premier ministre Mariano Rajoy. Les livres d’histoire se rappelleront des années Rajoy comme celles de l’austérité sauvage. L’allié de toujours de Merkel et de la Commission européenne. Mais où va l’Espagne maintenant ?

Rajoy, le loyal allié de l’austérité européenne

Pendant 7 ans, Rajoy a été le plus loyal des alliés des politiques européennes qui ont effectué un véritable carnage social et démocratique en Espagne. Rien qu’entre 2012 et 2014, la population a subi plus de 150 milliards d’austérité. Presqu’un quart des Espagnols, et la moitié des jeunes entre 16 et 25 ans, se sont retrouvés sans emploi. Plus de 400 000 familles ont perdu leur maison.

En échange, Rajoy a pu compter sur le soutien de la Commission européenne à des moments-clé. Quand il a utilisé une violence brute à coups de matraque contre les manifestants catalans, les dirigeants de l’Union européenne sont restés muets. Quand son gouvernement a voté la Loi Bâillon, l’Union européenne ne s’est pas inquiétée. La Loi avait pourtant comme objectif explicite de faire taire les nombreux mouvements sociaux en leur imposant des amendes pouvant aller jusqu’à 600 000 euros. Une seule action de la plateforme contre les expulsions des logements, une organisation qui se mobilise pour bloquer les huissiers, pourrait « coûter » jusqu’à 30 000 euros.

En 2016, quand le parti de Rajoy, le Parti populaire (PP), était mis en difficulté par la montée de la gauche d’Unidos Podemos, l’Union européenne lui a même donné un coup de main électoralement. Normalement, l’UE aurait alors dû sanctionner l’Espagne pour son déficit budgétaire trop élevé. L’appareil européen avait bien exigé de nouvelles mesures d’austérité, mais avait reporté l’application des sanctions à après les élections. Le commissaire européen Pierre Moscovici avait reconnu ouvertement vouloir influencer les élections : « Tant sur le plan économique que sur le plan politique, ce n’était pas le moment d’appliquer cette mesure [sanctions]. » Selon les quotidiens « El Mundo » et « The Wall Street Journal », derrière cette décision se cache la volonté de ne pas attiser un « populisme anti-Rajoy ». Autrement dit, en ajournant les sanctions, la Commission européenne avait permis à Rajoy de déclarer durant sa campagne électorale « qu’il avait aidé à remettre le pays sur les rails ».

Pourquoi Rajoy est tombé ?

Officiellement, le très conservateur Rajoy et son Parti populaire ont été destitué pour corruption. Il est vrai que les scandales de corruption ne se comptent plus. Des faits isolés, disaient les responsables du PP. Un site espagnol en a fait la liste. Presque 200 « cas isolés » pour une valeur totale de plus de 200 milliards d’euro. Personne n’incarnait peut-être mieux que Rajoy la collusion entre les milieux politiques et financiers. En 2017, il est devenu le tout premier Premier ministre espagnol à devoir témoigner devant un tribunal. Pendant qu’il était vice-président du Parti populaire (PP), 37 personnes auraient été impliquées dans une pratique de pots-de-vin en échange de contrats juteux, avec détournement de fonds publics à la clé.

Mais sa démission n’illustre pas du tout un « sursaut » démocratique des institutions espagnoles. Au contraire, les luttes des Espagnoles et Espagnols portant des millions de citoyens dans la rue ont contribué énormément à l’éviction de Rajoy. Les luttes des étudiants contre le sous-financement délibéré de l’éducation, les luttes des travailleurs pour leurs droits, les luttes des familles pour leur droit au logement, les luttes des gens pour la démocratie. Sans oublier les luttes de femmes contre le machisme. Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, 5 millions d’Espagnoles et d’Espagnols ont fait grève. Et, lorsqu’en avril, le jugement qui a disculpé de viol cinq jeunes, 50 000 personnes se sont réunies devant le ministère de la Justice.

Depuis l’automne 2017, des milliers de « pensionistas » descendent régulièrement dans les rues de toute l’Espagne. En février ont eu lieu les premières grandes actions de la « Coordination nationale pour le maintien du système public des pensions ». Dans plus de 80 villes et communes espagnoles, des dizaines de milliers de retraités luttent pour une pension décente. Les deux plus grands syndicats aussi ont organisé de grandes actions dans tout le pays.

Ces luttes ont aussi poussé le Parti socialiste espagnol (PSOE) à faire ce qu’il avait refusé il y a deux ans. A l’époque, les socialistes espagnols avaient préféré soutenir la formation d’un gouvernement conservateur, plutôt que de mettre sur pied un gouvernement socialiste soutenu par la gauche radicale. Sous le poids des luttes et des sondages, qui offraient une grande avancée au nouveau parti de droite Ciudadanos, les socialistes ont maintenant changé de stratégie dans l’espoir de se présenter en alternative à Rajoy.

Où va l’Espagne ?

Le nouveau gouvernement du Premier ministre socialiste Pedro Sanchez est un gouvernement minoritaire. Le PSOE met en avant certains thèmes sociaux comme l'augmentation des pensions ou la réduction des factures d'électricité. Ce serait un pas dans la bonne direction. Mais si le PSOE veut faire autre chose que juste redorer son blason social en vue de prochaines élections, cela ne suffira pas. D’autant plus que le parti accepte de gouverner avec un budget décidé par Rajoy et l’Union européenne.

Le choix de Nadia Calviño pour le poste de ministre de l'Économie ne présage rien de bon non plus. Calviño est une partisane enthousiaste de la rigueur budgétaire, sans rupture aucune avec la politique néolibérale.

Le communiste Alberto Garzon, porte-parole d’Izquierda Unida (Gauche unie) a demandé l’ouverture « d’un horizon d’espérance pour le pays ». Ce vote n’est pas seulement destiné à mettre fin à la corruption du PP, a-t-il averti. Il s’agit de tourner la page des « politiques du PP » dont souffrent « les gens de la rue ». « Cette phase d’espérance doit permettre d’en finir avec ces politiques néolibérales ». « Cela dépend de vous », a-t-il prévenu, s’adressant directement à Pedro Sanchez. Garzon a rappelé au gouvernement socialiste qu’il faudra rompre avec les règles d’austérité budgétaire imposées par l’Union européenne, inscrites jusque dans la Constitution espagnole. Une rupture à laquelle le Parti socialiste espagnol n’a jamais été enclin à faire jusqu’ici. Une rupture nécessaire qui devra passer par de grandes mobilisations pour mettre la pression.

 

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Commentaires

Merci pour ce bon article. Mariano Rajoy a été féroce avec les Catalans. Je ne suis pas mécontent qu'il soit parti.