Jan Cap (1931-2018) : le mouvement ouvrier et le PTB perdent un monument

Le PTB a appris avec tristesse le décès de Jan Cap, un monument belge du syndicalisme de combat. Il est décédé ce jeudi 17 mai, à l’âge de 87 ans. Le PTB présente ses plus sincères condoléances à sa veuve, sa famille et ses proches. Son camarade Jan Vandeputte lui rend ici hommage.

Jan Cap n’est plus. Il est décédé chez lui ce 17 mai. Jan avait 87 ans. Avec Jan, le mouvement ouvrier et le PTB perdent un monument.

Jan Cap était un homme entier. Aussi puissant et aussi fiable que les navires qu’il a contribué à construire au chantier naval de Boelwerf (Tamise en Flandre Orientale).

Un jour, dans le cadre d’une action sociale, il fit retenir l’amarre de lancement d’un bateau, alors que des invités prestigieux étaient déjà tous installés dans la tribune d’honneur. Le patron de Boel, Saverys, lui hurla : « Jan Cap, vous êtes viré ! » Ce à quoi Jan répliqua : « Monsieur Saverys, ce n’est pas vous qui décidez, mais les hommes derrière moi. »

Le patron lui hurla : « Jan Cap, vous êtes viré ! » Ce à quoi Jan répliqua : « Monsieur Saverys, ce n’est pas vous qui décidez, mais les hommes derrière moi. »

Ou cette fois où un sous-traitant faisait travailler des ouvriers turcs sur un chantier à des salaires inférieurs à ceux des travailleurs de Boel. Des actions s’en suivirent, Belges et Turcs solidaires, avec aussitôt une déclaration formelle contre le racisme dont Jan était fier : « Nous avons appris à ce moment comment chacun de nous, quelle que soit notre nationalité, devions vendre notre travail aux mêmes capitalistes. C’est ce qui fait notre unité en tant que classe. »

Quand les chantiers Boel ont obtenu de construire les frégates de la Force navale, tout d’un coup apparurent des gardiens de sécurité privés sur le chantier et les travailleurs devaient s’identifier avec un laissez-passer spécial. Il a fallu organiser une vraie guérilla, des actions quotidiennes et des manifestations originales… pour faire disparaître les gardiens et les badges.

Une autre fois, Jan et ses hommes apprirent qu’on les faisait travailler avec de l’amiante. Une stratégie d’information fut mis en place, avec l’aide d’universitaires et des jeunes médecins de Médecine pour le Peuple. On vit naître des pamphlets, des réunions d’info… jusqu’à ce que la direction concède et bannisse définitivement l’amiante. Et ceci, 25 ans avant que la Belgique instaure l’interdiction d’utiliser l’amiante !

Son grand fait d’armes fut sans aucun doute la grève qu’il mena en 1981 contre le licenciement de 128 ouvriers. « On ne marchande pas des êtres humains », insistait Jan. La grève va durer cinq mois et souleva une vague inédite de solidarité dans tout le pays.

Jan Cap savait écouter. Au lieu de traverser le chantier à vélo, il tenait à tout faire à pied, « pour entendre ce qui préoccupe les gens. » Son travail se basait sur une confiance inébranlable dans l’humain. Par l’écoute, il affermissait les capacités de chacun et encourageait ainsi une incroyable créativité dans les actions sociales.

Au lieu de traverser le chantier à vélo, il tenait à tout faire à pied, « pour entendre ce qui préoccupe les gens. »

Jan fonctionnait toujours en équipe, il a toujours travaillé collectivement, jamais seul. Le large noyau de militants, qui fonctionnait toujours en front commun, était légendaire. Ils se réunissaient tous les vendredis midis. Chacun exposait les problèmes qu’il avait pu observer. Et on partageait les missions, à chacun sa responsabilité.

Jan croyait dans les gens. Croire en eux signifiait : leur donner la parole. Aucune réunion sans « micro ouvert ». Tous les points de vue, les questions et les problèmes pouvaient s’exprimer et étaient pris au sérieux. Et, là-dessus, on se mettait au boulot pour convaincre et enthousiasmer.

Jan Cap ne faisait pas de distinction entre l’injustice sur le chantier et l’injustice dans le monde. Il s’informait avec curiosité sur les sources de l’injustice, il rencontrait d’autres personnes qui s’élèvent contre celle-ci. Ensemble, ils organisaient des réunions d’information et des formations pour élargir leur vision du monde, pour comprendre les mécanismes internes du capitalisme. Et Jan savait comme personne transmettre ces connaissances à ses camarades ouvriers. Lorsque les chantiers Boel furent scindés en une société de construction navale, une d’assurances maritimes, une d’armateurs et un holding pour les chapeauter, Jan expliqua en réunion le principe de la subdivision des viviers de pêche : « Plus il y a de bassins, plus il y a de poissons pour les capitalistes. »

Jan et ses compagnons marquèrent de leur solidarité toutes les luttes. Ils firent visite aux occupants des usines Lip à Besançon, allèrent fraterniser avec les grévistes de Balen, se joignirent aux mineurs du Limbourg comme aux métallurgistes wallons.

Ils s’intéressaient aussi à la culture de lutte, formèrent des liens avec des groupes actifs dans l’art et la culture engagée, comme la Nieuwe Scene, les Vieze Gasten, le GAM en Wallonie. Jan pensait que composer des chants et les chanter en commun formaient une base indispensable pour générer l’enthousiasme dans la lutte. Cela vous serrait cœur et ventre d’entendre des centaines d’ouvriers navals défiler devant la direction ou manifester en chantant :

Weg met de machten die verknechten,

Arbeiders eisen hun rechten,

Wij zijn voor de bevrijding van de mens,

De arbeidersklasse zal ervoor vechten…

(Les travailleurs revendiquent leurs droits

Et la libération de l’humain,

La classe ouvrière se battra pour l’arracher

Aux puissances qui l’asservissent)

Jan était parfaitement conscient que le combat ne se limitait pas à son propre patron, mais au système global. Il appelait ça « la revue des forces » : « Notre combat a commencé comme une lutte entre maître et domestique, entre patron et salariés. Mais, en chemin, nous avons découvert bien plus que le patron. Nous ouvriers, comme classe, nous avons tout le système capitaliste contre nous. » Et de citer le gouvernement, la justice, les interlocuteurs sociaux, la gendarmerie de l’époque, les parlementaires qui votent des lois contre les travailleurs.

« Pour contrer le capitalisme, il faut établir un vrai parti des travailleurs, avec une vision claire sur les moyens de changer la société. »

Le 1er mai 1985, Jan s’affilia au PTB. Il était arrivé à la conclusion que les ouvriers avaient besoin d’un parti de gauche conséquent. Devant lui se dressait un système de partis de classe, comme le CVP (ancêtre du CD&V), favorable au patronat, en porte-à-faux avec sa vision des syndicats, de la politique, de la société. « En tant que classe travailleuse, nous avons besoin des deux : un syndicat puissant, combatif, mais aussi un parti anticapitaliste. J’ai parcouru un long chemin avant d’arriver à cette conclusion. Mais j’ai compris que les ouvriers doivent faire de la politique. Pour contrer le capitalisme, il faut établir un vrai parti des travailleurs, avec une vision claire sur les moyens de changer la société. Parce que nous devrons labourer tout le champ. Parce que nous nous ne voulons plus seulement le pain, nous exigeons toute la boulangerie. »

« Nous ne voulons plus seulement le pain, nous exigeons toute la boulangerie. »

En 1987 paraissait le livre « In naam van mijn klasse » (Au nom de ma classe). J’y ai noté avec Imelda Haesendonck le récit de Jan sur sa carrière, ses idées syndicales et politiques. C’était un hommage émouvant à la classe ouvrière.

À ce sujet, il a écrit : « Ce livre aurait pu être un mémoire de fin d’études. Une thèse élaborée pendant 41 ans de travail et de vie. À travailler et vivre dans la Faculté des ouvriers-militants. Un plaidoyer, une apologie de nos mains et de notre esprit, sources de développement, de progrès et de richesse. De richesse... mais pour qui ?

Regardez autour de vous. Où que j’aille, quand je vois les choses, je me pose toujours la même question : qui a créé ces choses ? Qui fait en sorte que nous puissions vivre dans un monde tel que le nôtre ? Et, chaque fois, je reviens à la même réponse : tout cela est le fruit des mains et de l’esprit de gens, de travailleurs. Le produit de leurs efforts, de leur force, de leur énergie, de leur activité. Camarades, notre classe a un nom ! »

Jan, merci pour ta vie d’inspiration. Ce fut un privilège incroyable de pouvoir cheminer à tes côtés. Merci au nom des centaines de militants que tu as inspirés et encouragés.

Merci aussi à Diane, ta femme, si forte, pour toutes ces années qu’avec toi elle a travaillé, râlé et réfléchi, même dans les moments les plus durs, pour trouver le bon chemin.

Merci camarade !

Une cérémonie d’adieu aura lieu le samedi 26 mai 2018 à 11h au crématorium Heimolen, Waasmunsterse Steenweg 13 à Sint-Niklaas.


 

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