Jean-Pascal van Ypersele. (Photo Greenweek / Flickr)

Jean-Pascal van Ypersele : Au cœur des turbulences climatiques

auteur: 

Wiebe Eekman

Jean-Pascal van Ypersele est une sommité mondiale en tant que climatologue. Dans son livre Une vie au cœur des turbulences climatiques, il formule des réponses claires aux questions cruciales dans ce domaine et explique ce qui se passe dans et en marge des grandes conférences internationales. Il sera le 8 septembre à ManiFiesta.

Une vie au cœur des turbulences climatiques est construit en questions-réponses de van Ypersele sur plusieurs sujets : les pionniers de la science du climat, la découverte de la gravité du problème du climat, la naissance et la reconnaissance du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et des négociations mondiales, la lutte contre les climato-sceptiques, la voie à suivre pour peser sur la machine économique...

L’ouvrage de van Ypersele est remarquable par la force et la pertinence de ses réponses, basées sur sa connaissance parfaite de la matière, aux climato-sceptiques – qu’il préfère appeler des « semeurs de confusion climatique ». Il l’est aussi par son approche diplomatique, qui a fait de lui le père belge des avancées diplomatiques dans les négociations internationales sur le climat. Un de ses collaborateurs raconte : « Jean-Pascal est capable d’arriver largement en retard à une réunion houleuse et de rédiger, dix minutes avant la fin, la petite phrase parfaitement équilibrée qui mettra tout le monde d’accord. » Et il l’est également par la manière claire et pédagogique dont il explique le problème du climat. Ses conférences annuelles à Louvain-La Neuve attirent à chaque fois une foule de jeunes et de moins jeunes.

Où est le problème ?

« Réchauffement : où est le problème ? » est le titre du deuxième chapitre. « Le réchauffement du climat n’est pas une vague perspective. Il est en marche, déjà perceptible à bien des égards. Si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas fortement, les changements climatiques se poursuivront et augmenteront la probabilité de conséquences graves, généralisées et irréversibles pour les populations et les écosystèmes. »

Van Ypersele répond également de manière percutante à des questions comme « Quelques degrés en plus ou en moins, quelle importance ? ». Lors de ses conférences, il utilise de nombreux graphiques et tableaux. « Si je suis obligé d’être concis, je choisis volontairement deux illustrations. Mais pas n’importe lesquelles… La première montre la Terre telle qu’elle se présentait il y a 20 000 ans, en pleine période glaciaire. En beaucoup d’endroits, la vie animale et humaine y est rare et extrêmement difficile. Et pour cause : la majeure partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord est recouverte d’une calotte de glace épaisse d’à peu près 2 à 3 kilomètres. La masse de glace et de neige mobilisée sur les continents est telle que le niveau de la mer se situe environ 120 mètres plus bas que le niveau actuel. Ensuite, je remplace brusquement cette image et cette description quelque peu saisissante par une photo de notre planète actuelle, quelque 20 000 ans plus tard. La glace n’a subsisté qu’aux hautes altitudes ou près des pôles. Tout le reste n’est qu’agriculture, campagne et nature entrecoupées de villes fourmillantes d’activités humaines. Mon commentaire est très bref. Je me contente de souligner qu’entre les deux images, la température annuelle moyenne globale diffère seulement de 4 à 5 degrés. C’est, en général, un excellent moyen (a contrario) pour faire réfléchir ceux qui estiment que la hausse des températures de 2, 3, 4 ou 5 degrés ne serait finalement “pas si grave que cela”. »

Certains estiment toutefois que les experts du climat sont « alarmistes ». Réponse de van Ypersele : « Je récuse avec force l’étiquette d’”alarmiste” qui est parfois accolée au GIEC. Ce terme sous-entend en effet une volonté d’alarmer excessivement, abusivement. Or le GIEC n’est pas une organisation militante de quoi que ce soit. Il a, simplement, la volonté de refléter l’état des connaissances du moment sur les changements climatiques. Il rend compte de faits objectifs et, à partir de là, de scénarios possibles pour l’avenir, élaborés en fonction de diverses hypothèses. Rien d’autre. Certes, certains aspects des phénomènes étudiés peuvent être exprimés de différentes manières, par exemple en mettant l’accent sur le fait qu’un résultat est encore incertain ou sur le risque qui en découle. Mais l’équilibre global est assuré par la diversité des points de vues que le GIEC s’efforce d’inclure en son sein. Personne au GIEC, je pense, ne songe à déformer la réalité pour faire un constat “alarmiste”. Que la réalité soit alarmante, ça, c’est différent ! »

Jean-Pascal van Ypersele, le pèlerin du climat

« Je rêve d’un monde plus juste. Or, aujourd’hui, injustice, pauvreté et climat ne peuvent plus se concevoir séparément. Je n’ai jamais cru que la charité pouvait changer les choses d’une manière durable. Seule la recherche de solutions structurelles y parviendra. »

Des solutions structurelles ? Devant le Parlement et des cadres de banques, il a déclaré : « En matière de lutte contre le dérèglement climatique, la responsabilité du monde politique et économique est énorme. Mais elle ne retire rien à la responsabilité de chaque individu, pour autant qu’il le puisse, de choisir des modes de vie menant à moins d’émissions de gaz à effet de serre. »

Le dérèglement climatique est incontestablement un problème mondial, qui selon Van Ypersele comporte deux facettes : « Certains pays ont une aspiration très forte pour le développement et le développement durable. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les enjeux du dérèglement climatique et les solutions à trouver face à celui-ci. »

Jean-Pascal van Ypersele voit dans la mobilisation de la population le levier nécessaire pour faire face au changement climatique

Les négociations annuelles sur le climat au plan mondial montrent en effet une âpre lutte diplomatique entre les pays riches et les pays plus pauvres. Les pays riches ont accumulé une dette historique par leur émission de gaz à effet de serre, et ce sont donc eux qui devraient porter la charge la plus lourde. Or ils tentent d’échapper à leur devoir moral, ce qui entraîne le blocage des négociations. Les pays pauvres exigent l’application du principe de base fixé dans la Convention de 1992 à Rio : « Les pays ont une responsabilité commune mais différenciée. » Jean-Pascal van Ypersele soutient ce principe.

Le 6 octobre 2015, van Ypersele était candidat à la présidence du GIEC. Dans son discours, il déclarait que l’impact des changements escomptés sur les gens et les communautés doit être considéré sous l’angle du « manque d’équité et de justice sociale ». Il ajoutait qu’il y avait un « besoin urgent de collaboration entre les pays ». Il n’a finalement pas été élu en tant que candidat des pays riches, ceux-ci lui ayant préféré le Sud-Coréen Hoesung Lee, pour qui les entreprises capitalistes représentent l’interlocuteur le plus important. Dans son livre, van Ypersele exprime sa préoccupation quant à l’évolution en cours.

« Si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas fortement, les changements climatiques se poursuivront et augmenteront la probabilité de conséquences graves, généralisées et irréversibles pour les populations et les écosystèmes », écrit Jean-Pascal van Ypersele. (Photo Solidaire, Salim Hellalet)

Climat et économie

Un chapitre de l’ouvrage est consacré à l’économie. « Le dérèglement climatique affectera d’une façon de plus en plus profonde la machine économique mondiale. Il entraînera son lot de perdants mais aussi de gagnants. Peu d’acteurs économiques, néanmoins, acceptent à ce stade le changement des règles du jeu qui se profile à l’horizon. Les esprits visionnaires manquent. Qu’on le veuille ou non, et quelle que soit sa forme, la “mise à prix” du carbone est inéluctable. »

Pourquoi les cris d’alarme en matière de climat sont-ils si peu entendus par les grandes entreprises ? Jean-Pascal van Ypersele explique que la nécessité de penser à long terme n’entre pas dans la logique du monde de l’entreprise. De manière très pertinente, il écrit : « Permettez-moi cette lapalissade : l’économie s’occupe d’économie… La nature même de l’activité économique consiste à créer de la richesse, à éviter de perdre de l’argent. Sa préoccupation immédiate porte sur le court terme. L’économie a de la peine à intégrer cette donnée fondamentale : les changements climatiques vont avoir des conséquences majeures pour les civilisations dans les décennies et les siècles qui viennent. Il y a donc un décalage temporel, une dichotomie entre le présent et le futur. C’est-à-dire qu’il n’y aucun lien économique, aujourd’hui, entre l’émission de gaz à effet de serre produite à l’heure où je vous parle et l’impact de celle-ci dans cinquante ans. »

Les gouvernements et une partie du mouvement pour l’environnement ont réagi à cela en fixant un prix aux émissions de carbone. Ce à quoi le PTB s’oppose, ce système étant fondamentalement injuste au plan social et peu efficace. Qu’en dit van Ypersele ? « Selon la théorie économique, fixer un prix au CO2 permet de répartir l’effort de manière efficace : en gros, il s’agit d’agir en priorité sur l’émission qui peut être réduite au moindre coût. Pour cela, il faut évidemment que les acteurs économiques s’abstiennent de toute tricherie et jouent correctement le jeu. Néanmoins, ce qui est “optimal” dans un modèle économique n’est pas toujours le plus souhaitable d’un point de vue social ou politique : c’est l’une des raisons pour lesquelles le fait de fixer un coût peut s’avérer inapproprié dans certaines régions, ou être insuffisant. En marge des outils économiques, il faut également fixer des normes de produits, mais aussi éduquer et sensibiliser sans relâche. Là aussi, les scientifiques peuvent fournir de l’information, évaluer l’efficacité de différentes mesures possibles, etc. Mais c’est aux décideurs de réaliser ces choix. » Il ajoute une intéressante note de bas de page :

« Certains pays, dont la Bolivie, s’opposent à l’utilisation des instruments économiques qui aboutissent à assigner un prix aux gaz émis dans l’atmosphère, car cela revient, y estime-t-on, à marchandiser la nature. »

Pour Jean-Pascal van Ypersele, la mobilisation des gens est le levier nécessaire pour remédier à la détérioration du climat, et il appelle à participer aux manifestations. (Photo Solidaire, Raf De Geest)

Professeur et activiste du climat et de la justice sociale

Jean-Pascal van Ypersele est issu d’une famille aisée de l’aristocratie belge, mais cela ne l’a pas empêché de développer une forte conscience sociale, tout en devenant un des plus importants savants du climat au monde.

Jean-Pascal van Ypersele, 61 ans, est surtout célèbre pour avoir été vice-président (de 2008 à 2015) du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, une agence des Nations unies. Il est professeur de climatologie et de sciences de l’environnement à l’Université catholique de Louvain. Il était déjà présent au sommet de Rio de Janeiro en 1992, la conférence mondiale à laquelle se réfèrent toutes les négociations internationales sur le climat. Depuis, il est devenu un des plus grands climatologues au monde.

Jean-Pascal van Ypersele est issu d’une famille aisée de l’aristocratie belges, les van Ypersele de Strihou. Mais cela ne l’a pas empêché de développer une forte conscience sociale. Durant ses années d’études, il a milité pour la paix, contre l’apartheid et l’extrême droite. Dans les années 1970, les images des tapis de bombes s’abattant sur le Vietnam l’ont outré. Les reportages sur les enfants affamés du Sahel lors de la grande sécheresse l’ont indigné. Il fait alors des recherches sur les liens complexes entre l’alimentation et le développement, entre la guerre et la pauvreté. Jean-Pascal van Ypersele écrit : « Je faisais en permanence le grand écart entre mes études et mes engagements militants, mais aussi entre le monde des riches et celui des pauvres. La petite auto que j’empruntais à mes parents incarnait parfaitement cette vie à deux têtes : une Citroën 2CV, immatriculée à deux chiffres – comme celle du roi ou d’un ministre. Elle me permettait d’aller facilement au-devant de la précarité et de toutes sortes de situations que je n’étais normalement pas destiné à connaître. Ce contraste m’amusait et m’enrichissait. »

Sur le quai à Varsovie

Si Van Ypersele a une forte fibre sociale, il a aussi un sens profond de la démocratie et de la collectivité. « J’ai la chance d’être né dans une région du monde riche et dans une famille aisée, écrit-il. Mon salaire et mon laboratoire sont payés par la collectivité. J’essaie donc, tout simplement, de rendre ce qu’on m’a donné. C’est une partie intégrante de mon travail. »

Une anecdote : le vendredi 15 novembre 2013, un train bondé (le Climate Express) de 700 manifestants partait de Bruxelles vers Varsovie pour le sommet mondial sur le climat. Le lendemain, ces centaines de jeunes Belges débarquaient sur le quai de la gare de la capitale polonaise. Jean-Pascal van Ypersele s’était libéré pour venir les y accueillir. Et le dimanche, lorsqu’ils sont repartis, le vice-président du GIEC s’est à nouveau débrouillé pour venir les saluer.

Jean-Pascal van Ypersele est parfaitement conscient du fait que ce sont les puissances de l’argent qui sèment la confusion sur la gravité de l’état du climat. D’où son appel à la population. Dans la dernière phrase de son livre, il écrit : « Face au problème climatique, je reste convaincu que de plus en plus de personnes seront touchées dans leur cœur et comprendront profondément l’urgence d’agir. Elles en trouveront alors le courage. »

Jean-Pascal van Ypersele à ManiFiesta

Jean-Pascal van Ypersele sera à ManiFiesta à Bredene le samedi 8 septembre à 15 heures. www.manifiesta.be/fr

Livre : Une vie au cœur des turbulences climatiques

16 €, De Boeck Superieur, ISBN 9782804193430

Article publié dans le magazine Solidaire de juillet - août 2018Abonnement.

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