Duferco La Louvière, Photo Solidaire, Salim Hellalet

Kubla, Duferco, Région wallonne : Où est passé l’argent des sidérurgistes ?

auteur: 

Damien Robert

Le dossier Sudpresse 18 mars 2015

En 2013, le PTB publiait une étude intitulée « Où est passé l’argent des sidérurgistes ? ». Nous pointions du doigt l’utilisation des fonds liés à la privatisation de la sidérurgie par la région wallonne. A l’époque, nous avions dénoncé qu’une partie de cet argent avait été utilisée pour renflouer Dexia et qu’une autre partie était utilisée pour capitaliser Duferco, via des sociétés financières obscures basées dans des paradis fiscaux. Tout cela via deux organismes non contrôlés : la Sogepa et la FSIH. L’affaire Kubla et ses liens avec Duferco remettent ce dossier à jour.

En 1999, le gouvernement wallon, dirigé par la PS, privatise Cockerill Sambre, société sidérurgique bénéficiaire et performante. Avec le fruit de la vente de cette entreprise publique, le gouvernement crée la Sogepa qui devient une sorte de banque pour l’industrie wallonne. En 2003, le gouvernement crée une filière de la Sogepa pour « capitaliser Duferco ». Cette société, appelée FSIH (Foreign Strategic Investment Holding), est capitalisée à 100 % par de l’argent public qui vient de la Sogepa. La Sogepa est actionnaire de cette entreprise à 100 %. Et les présidents et vice-présidents du conseil d’administration sont les mêmes.

Aujourd’hui, l’affaire Kubla montre que la FSIH a été utilisée surtout pour injecter, sans aucune garantie industrielle et sans aucune garantie d’emplois, de l’argent public dans une entreprise privée, à savoir Duferco. Avec comme seul résultat la faillite, les licenciements et les prépensions pour l’ensemble des travailleurs de l’entreprise.

1 000 euros de l’heure

L’affaire Kubla montre aussi que, au passage, pour services rendus à Duferco, des hauts responsables auraient reçu de très grosses sommes. Et que certains se sont servis eux-mêmes avec l’argent public, comme en témoigne cette fiche salariale de 1 108 272 euros accordée pour l’année 2009 à un travailleur anonyme de la FSIH qui aurait travaillé cette année-là quelques 1 000 heures, facturées chacune d’elles à 1 000 euros de l’heure… Qui a perçu cette somme ? Et pour quelle raison ? Voilà deux questions auxquelles la Sogepa a bien du mal à répondre malgré les informations qu’elle a en sa possession…

Nous avions dénoncé ce vol d’argent public à l’époque déjà. Le président de la Sogepa avait rétorqué : « les chiffres sont faux ». Aujourd’hui, la Sogepa demande de refaire un contrôle sur les comptes de la FSIH pour faire une « analyse plus en profondeur ». C’est évidemment une opération de communication pour éviter de mouiller la Sogepa avec les casseroles de la FSIH. Mais cette opération est un triple jeu de dupes. Pourquoi ? D’abord car la FSIH est capitalisée à 100 % par la Sogepa. Elle lui appartient donc totalement. Qui mieux que la Sogepa devrait savoir ce qui se passe à la FSIH ?

Ensuite car les directeurs de la FSIH et de la Sogepa sont les mêmes… En 2009, la FSIH était dirigée par Libert Froidmont (étiqueté PS). Buelen (CDH), Gutt (MR) et Bayenet (PS) en étaient les vice-présidents. Et aujourd’hui, presque rien n’a changé. En 2014, la FSIH était dirigée par Renaud Witmeur (PS). Les vices présidents sont Buelen (CDH), Bayenet (PS), Froidmont (PS) et Gutt (MR). Et pour la Sogepa, Buelen (CDH) et Bayenet (PS) sont vice-présidents. Libert Froidmont (PS) est toujours administrateur… On a donc aujourd’hui quasiment les mêmes hommes à la même place qu’il y a quelques années. Difficile de croire qu’ils vont se contrôler eux-mêmes aujourd’hui sur des comptes qu’ils ont eux-même décidé. Enfin, c’est aussi un jeu de dupes car politiquement, la Région wallonne a signé un avenant avec la Sogepa (et donc de facto avec la FSIH) comme quoi la cour des comptes « ne pouvait vérifier les missions exercées par la Sogepa sur ses fonds propres qui font l’objet d’un contrôle par un réviseur d’entreprises et que la Cour des comptes ne pouvait pas se prononcer sur les charges de personnel et les frais de fonctionnement de la Sogepa ». Pour le dire plus clairement, la Région wallonne a donné le droit à la Sogepa (et à ses filières) de faire tout ce qu’elle voulait avec l’argent public et cela, sans aucun contrôle de la Région et des pouvoirs publics. Et encore moins un contrôle du parlement…

Pas dupes

Faire croire aujourd’hui que le gouvernement va contrôler la FSIH alors qu’elle a décidé elle-même de ne pas la contrôler est un mensonge. Mais les gens ne sont pas dupes. Et certainement pas les principales victimes de ce vol et de ce gaspillage organisés d’argent public : les sidérurgistes.

Car avec l’argent de qui, si ce n’est celui des sidérurgistes, le gouvernement wallon a-t-il permis, à l’époque, ce scandale ?

Au lendemain de la faillite de Duferco La Louvière, nous posions la question « Duferco va-t-il rembourser les aides publiques reçues via la FSIH ? ». Jusqu’à preuve du contraire, la Région wallonne ne compte pas le faire. Or, la Région wallonne a perdu plus de 160 millions d’euros dans l’affaire. C’est d’autant plus interpellant qu’à l’époque de la fermeture de la phase à chaud de la sidérurgie liégeoise, on avait entendu les mandataires MR et PS se scandaliser sur les cadeaux fiscaux que Mittal avait obtenu. On les avait entendu dire qu’on ne les y reprendrait plus à laisser les multinationales bénéficier d’aides publiques sans contreparties, si ce n’est celle de laisser un désert industriel derrières elle. Ils l’avaient dit pour Mittal. Et ils avaient promis que cela ne se reproduirait plus. C’est pourtant bien ce que la Région wallonne a fait pour Duferco, qui, rappelons-le, a fait faillite en 2013… Aujourd’hui, face à un nouveau désert industriel, comment continuer à croire leurs promesses ?

Comment en est-on arrivé là ?

L’affaire Kubla n’est pas l’aveu de la faillite d’une personne. Ni d’un réseau. C’est l’aveu de la faillite d’un système, cautionné par le PS et le MR, qui permet, grâce à la collusion du monde politique, du monde de la finance et du monde de l’industrie, de privatiser un joyau industriel, d’utiliser les bénéfices pour enrichir des entreprises privées et en passant, qui permet au monde politique de profiter, grâce à des salaires scandaleusement élevés, des fruits de cette privatisation. Cet argent appartenait à la collectivité. Cela aurait dû le rester au lieu d’être accaparé par des mafieux de l’industrie avec l’approbation du gouvernement de la Région wallonne. C’est cette croyance dans la supériorité de l’entreprise privée sur l’entreprise publique, ainsi que l’absence totale de principes collectifs, dans le chef des responsables de ces sociétés financières publiques, qui permet ce mécanisme infernal. Tout cela organisé dans l’opacité vu que ces sociétés financières publiques ont l’accord de leur « créateur » (le gouvernement) pour ne pas être contrôlées.

Une bonne leçon à tirer pour l’avenir… Car il faudra maintenant se battre pour éviter que d’autres secteurs stratégiques ne se fassent privatiser. Et ne risquent le même fiasco. La revendication du PTB, portée par les sidérurgistes à l’époque de la fermeture de la phase à chaud, de la mise sous statut public du secteur, reste au final la seule alternative possible au dépeçage de notre sidérurgie par le privé. Cela reste une priorité. C’est plus que jamais un combat d’actualité. Comme celui pour éviter les privatisations d’autres secteurs stratégiques qui sont actuellement dans la ligne de mire de nos gouvernements.

 

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Commentaires

Que de corruptions et de corrompus qui ne seront jamais inquiétés vu l'implication de nombreux dirigeants. L'argent détourné par millions n"est et ne sera jamais restitué. C'est tellement plus facile de prendre dans la poche des travailleurs via taxes, dévaluations, suppressions des droits sociaux pour remplir les récupérer l'argent volé. Depuis le début, le citoyen n'a pas été dupe. C'est bien la N-VA qui dirige "l'armée de gouvernants". Continuez Messieurs les dirigeants ! Vous fermez de plus en plus les cordons de la bourse qui rémunérer le travail sous la "didacte" des patrons et actionnaires. Et d'un autre côté vous dilapider des millions dans la construction d'édifice (gare et autres) et de subsides dans des promesses non tenues; pendant que de plus en plus de gens se retrouvent en difficulté financière par votre incompétence. Ce gouvernement n'a plus aucune crédibilité à mes yeux !
Triste de voir le niveau d'honnêteté de nos politiciens , il ne se passe une semaine sans que l'on découvre des dérives , détournement de fonds, abus de bien sociaux , comptes à l'étranger , société dans les paradis fiscaux . Faites un millième de tout cela vous êtes sous les verrous, évidemment nous ne pouvons nous retrancher derrière une immunité parlementaire et se payer un super avocat . Quand je pense que c'est ce genre de personnage qui gère les deniers publiques , je crains le pire . Vous pas digne de confiance