Angela Merkel. (Photo European People's Party / Flickr)

L'électeur allemand sanctionne la coalition de l’austérité. Et maintenant ?

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Marc Botenga

Ce dimanche 24 septembre, il n’était pas question de trouver beaucoup d’Allemands enthousiastes qui ont voté pour la continuité. Les deux partis gouvernementaux de la Grande coalition ont payé cash leur politique de pauvreté et d’austérité. Le grand vainqueur est l'extrême droite qui, pour la première fois depuis 1945, entre au Parlement. Dans ce contexte difficile, Die Linke progresse légèrement. Mais y aura-t-il aussi un changement de politique ?

Une raclée pour les partis traditionnels

En 2013, la CDU de Merkel obtenait encore 41 % des voix. Aujourd'hui, 33 % à peine, son pire résultat depuis 1949. Pour le SPD, c'est la catastrophe absolue : jamais le parti n'avait obtenu moins que ses actuels 20 %. La sanction de la grande coalition est en premier lieu une sanction socioéconomique.

Depuis l'accès de Merkel à la chancellerie, le nombre de travailleurs pauvres a doublé. 10 % de la population active ne s’en sort pas avec un seul emploi

Les choses vont bien pour l'Allemagne, prétendait Merkel. Mais, en disant cela, elle niait tout simplement les véritables conséquences sociales du « modèle allemand ». Ces dernières années, l'inégalité et l'incertitude socioéconomique se sont accrues de façon exponentielle. Depuis l'accès de Merkel à la chancellerie, le nombre de travailleurs pauvres a doublé. 10 % de la population active ne s’en sort pas avec un seul emploi. Plus de 30 % des pensionnés risquent la pauvreté et doivent compléter leur maigre pension avec des mini-jobs. Des mères célibataires risquent de perdre leur allocation si elles n'acceptent pas un boulot dans un sex-shop. Pour la première fois de leur vie, des gens de plus de 50 ans doivent aller travailler dans le secteur pénible de la construction. 40 % des Allemands gagnent aujourd'hui moins qu'en 1995. Dans le même temps, jamais encore il n'y a eu tant d'euro-millionnaires allemands. Le fossé est immense.

Les sociaux-démocrates ne prônent dans ce contexte aucune alternative à Merkel. Ces dernières années, le SPD a participé au gouvernement avec elle. Comment mener l'opposition contre soi-même ? C'était d'ailleurs le SPD, et non Merkel, qui, à travers les réformes du marché de l'emploi, avait posé les bases de cette massification des « working poor ». Cela, aucun Allemand ne l'a oublié. Les Verts allemands non plus n’ont pas pu présenter un vrai discours alternatif. Ils espéraient surtout une coalition avec Merkel. Leur but principal ? Se profiler le plus possible comme « regierungsfähig », aptes à gouverner.

Avec ses 9 %, la gauche de Die Linke obtient un résultat convenable. Elle a mené une campagne résolument sociale, avec beaucoup d'attention pour les pensions, les salaires et les investissements publics. Selon le parlementaire Fabio De Masi, de Die Linke, le parti était toutefois aux prises aussi avec un problème d'image de marque. C’est en partie lié à la forte propagande anticommuniste, mais aussi aux débats internes sur le profil du parti. Die Linke devait-elle suivre radicalement la ligne anti-establishment de Corbyn, Sanders ou Mélenchon, ou surtout s'employer à des compromis et à un gouvernement avec le SPD ?

Merkel, mère de l'extrême droite

Des années d’austérité ont abouti à la montée de l'extrême droite

Pour la première fois depuis 1945, l'extrême droite obtient une place au Parlement allemand. Les membres et les militants de l'AfD flirtent ouvertement avec le passé nazi. L'un est fier des prestations des soldats allemands au cours des deux Guerres mondiales. Un autre voudrait une politique germano-turque en Anatolie. L'éditorialiste Jakob Augstein ne nourrit aucun doute à ce propos : Merkel est la mère du monstre qu'est l'AfD. « La bourgeoisie de plus en plus brutale, la précarisation des couches sociales inférieures, la désillusion de nombreux Allemands en matière de redistribution équitable de la richesse et d'égalité des chances, tout cela s'est produit sous Merkel. Et c'est là que se situe le berceau de l'AfD », écrit-il.

Augstein a raison. La logique d’austérité et les réformes du marché de l'emploi de la coalition CDU-SPD ont créé toutes les conditions en vue d'un repli. Dans les régions plus pauvres, et notamment dans l'Est, l'AfD a doublé son score. Quand on reprend tout aux gens et qu'on refuse de toucher aux privilèges des super-riches, on incite alors à s'en prendre aux plus faibles. S'il n'y a jamais d'argent pour les écoles ou les logements sociaux, on veut que les gens se battent entre eux. Et on crée alors un terreau fertile pour la haine. En France et aux Pays-Bas aussi, des années d’austérité ont abouti à la montée de l'extrême droite. Selon les sondages, en effet, 60 % des électeurs de l'AfD ont voté pour ce parti par déception vis-à-vis des partis traditionnels.

Pendant la campagne, l'AfD s'est présenté comme le parti anti-establishment, et même avec une facette sociale. En réalité, ce parti ne propose aucune alternative réelle aux gens. Au contraire, il est traditionnellement favorable à encore plus de mesures néolibérales. Pour les faciliter, il dresse les gens les uns contre les autres. Plus on parlera des réfugiés, moins il sera question d'une taxe des millionnaires. Ce n'est pas un hasard si les libéraux purs et durs du FDP reprenaient le discours de l'AfD sur le thème de l’immigration. Ni si, dans le principal débat électoral entre Merkel et Schulz, a-t-il a peine été question des problèmes sociaux ? Qui plus est, l'extrême droite a pu compter sur les millions d'euros de dons souvent anonymes. C'est un establishment anonyme qui a sponsorisé sa propre opposition.

La continuité (ou pas) ?

Le fameux modèle allemand a été bâti sur le dos des travailleurs pauvres et des pensionnés pauvres. La très agressive stratégie allemande d'exportation requiert de bas salaires et une compétitivité de plus en plus élevée. Quand on comprime les salaires nationaux pour conquérir le marché mondial, il n'y a pas que les salariés allemands qui sont victimes. Sur le plan européen, des normes de compétitivité sont imposées. Ces normes comparent la « compétitivité » d'un pays par rapport à l'Allemagne, par exemple. Compression des salaires et pression de la compétitivité dans toute l'Europe, par conséquent. Cela vaut non seulement pour les pays du Sud de l’Europe, mais aussi pour d'autres économies qui approvisionnent l'économie allemande en produits chimiques, comme la Belgique, ou qui travaillent en sous-traitance pour des entreprises allemandes, comme la Hongrie, la République tchèque ou la Slovaquie.

« Heureusement, il existe aussi une autre Allemagne. Une Allemagne de l'espoir. Une Allemagne solidaire et combative, qui a encore une très longue voie devant elle, mais loin de la haine, du désespoir et du défaitisme. »

À terme, ce modèle est intenable. Non seulement les inégalités au sein d'un même pays et entre les divers pays s'accroissent mais, au niveau mondial, d'autres pays ne voudront pas garder structurellement une balance commerciale négative avec Berlin. Les routes, écoles et soins de santé allemands sont par ailleurs dans un état de plus en plus lamentable et ont besoin d'investissements de toute urgence. Le scandale Volkswagen autour des gaz d'échappement a également montré la fragilité des branches centrales de l'industrie.

L'establishment européen déplore que la grande coalition ne puisse être poursuivie. La continuité du couple CDU-SPD aurait en effet été, avec le président français Macron, une garantie des réformes voulues : davantage d’austérité, de concurrence, d'autoritarisme. La montée de l'extrême droite le montre pourtant : un changement de cap est nécessaire d'urgence. Merkel entend néanmoins poursuivre sur sa lancée. Business as usual, au lieu d'un revirement social.

Les libéraux du FDP s'embarqueraient volontiers avec Merkel, et les Verts allemands sont sans doute prêts à le faire eux aussi. C'est la concurrence à travers toute l'Europe et la même politique d’austérité que dans la France de Nicolas Sarkozy et François Hollande qui ont donné un coup de pouce au Front national. On va connaître des années difficiles.

Toutefois, le président du PTB, Peter Mertens, voit également des raisons de se montrer optimiste : « Heureusement, il existe aussi une autre Allemagne. Une Allemagne de l'espoir. C'est l'Allemagne des travailleurs qui, chez Amazon, dans les hôpitaux, à la poste, dans les services publics et dans le petit commerce, s'emploient massivement pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Une Allemagne qui plaide en faveur de véritables investissements publics, comme le plan Marshall de la confédération syndicale DGB. Une Allemagne solidaire et combative, qui a encore une très longue voie devant elle, mais loin de la haine, du désespoir et du défaitisme. »