Le bien-être animal : un débat à mener, mais pas pour stigmatiser

auteur: 

Dirk De Block

Ben Weyts, le ministre flamand du Bien-être animal (N-VA), a interdit l’abattage rituel (sans étourdissement) dans les abattoirs temporaires en Flandre. Une prise de position qui a suscité de nombreuses réactions. Qu’en est-il ?

Jusqu’à présent, en Belgique, la loi de 1988 permettait l’abattage rituel dans les abattoirs temporaires. Mais le Conseil d’État estime que l’abattage sans étourdissement dans les abattoirs temporaires serait contraire aux directives européennes. En Wallonie et à Bruxelles aussi, l’abattage rituel dans les abattoirs temporaires est menacé par l’avis du Conseil d’État.

Un débat important...

Chaque année, plus de 300 millions d'animaux sont abattus en Belgique pour la consommation. Le sort des animaux dans l’industrie alimentaire est effroyable : amputations sans anesthésie, blessures, infections, élevage sans lumière naturelle, absence d’espace pour un comportement naturel normal, insémination artificielle… Dans l’industrie, les animaux sont simplement des produits à partir desquels il faut tirer le plus grand profit possible. Toutes les formes d’émotion, de souffrance ou de douleur sont ignorées. Les réglementations sont insignifiantes et même souvent violées et à tous les stades de la production de viande : de l’élevage à l’abattage. La course au profit de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution est la première responsable de la misère animale.

Le bien-être animal est aussi une question de santé publique, en commençant par la question des quantités énormes de viande que nous consommons. En outre, l'attention consacrée au bien-être animal améliorera la qualité de la viande, du lait ou des oeufs produits. La plupart des agriculteurs apportent beaucoup de soins aux animaux, mais la soif de profit du business agroalimentaire et de la grande distribution fait que les marges des agriculteurs sont de plus en plus faibles et les obligent à toujours augmenter la productivité de leur élevage. Cela conduit à une catastrophe pour le bien-être animal (élevage en batteries des volailles, des animaux entassés dans des espaces trop petits...). 

Heureusement, récemment, des modes d’élevages plus naturels, garantissant plus de place pour les animaux et la possibilité de sortir dans un pré commencent à être mis sur pied. Le débat concerne aussi l’abattage. Chaque année, plus de 300 millions d’animaux sont abattus en Belgique pour la consommation. Si aucun abattage ne peut être 100 % respectueux de l’animal (la finalité étant de tuer l’animal pour notre consommation), des réflexions pour diminuer la souffrance de l’animal sont de plus en plus présentes. C’est là que survient la question de l’étourdissement avant l’abattage. 

Ces réflexions sont - contrairement à ce que Ben Weyts essaie d’insinuer - bien partagées par l’ensemble de la population, y compris au sein de la communauté musulmane. Par exemple, de plus en plus de personnes appellent à faire des dons lors de la Fête du Sacrifice au lieu d’abattre un mouton, pour revenir à l’esprit du partage, et refusant ainsi la surconsommation. Autre exemple : l’émergence de labels et magasins bio-halal. Certains étendent même la réflexion à propos de ce qui est permis (halal) aux conditions de la nourriture saine et, par extension, aussi aux conditions d’élevage.

... qui ne mérite pas d’être instrumentalisé

L’interdiction des abattoirs temporaires promulguée par le ministre Ben Weyts vise 10 000 animaux sur les 300 millions abattus par an1. Au lieu donc de se concentrer sur ces conditions d’élevage et d’abattage industriel, Ben Weyts a choisi de faire de l’abattage rituel un dossier symbolique qui envenime les relations inter-communautaires sur le net et ailleurs. Cela donne l’impression que Ben Weyts a un autre objectif : stigmatiser les musulmans et juifs. Walter Pauli, éditorialiste : « Que certaines interdictions récentes visent les musulmans n’est probablement pas une coïncidence... »2 On ne peut pas dissocier cette évolution du climat ambiant aux relents racistes. Quand on voit les réactions suite à l’« affaire » du sirop de Liège qui a osé s’octroyer un certificat halal, l’islamophobie n’est pas loin.

Cette interdiction gâche la fête la plus importante des musulmans. Même si l’abattage rituel restera autorisé dans les abattoirs permanents, leur capacité sera largement insuffisante pour la demande. Cela veut dire qu’à la Fête du sacrifice du 24 septembre, des milliers de familles musulmanes ne pourront plus faire abattre leur mouton. Le fait que, selon le ministre, les fêtes traditionnelles musulmanes ou juives ne peuvent en aucun cas être considérées comme faisant partie de la culture flamande montre clairement sa vision fermée de la Flandre.

Ben Weyts choisit l’illégalité 

Ben Weyts justifie sa décision par des directives européennes. A tort. L’avis du Conseil d’État ne met pas en question l’abattage rituel – sans étourdissement – dans les abattoirs permanents. Et pour cause : les directives européennes 93/119/EG et le règlement 1099/2009 prévoient explicitement une exception pour les événements culturels et religieux. Le bien-être des animaux ne peut pas avoir comme conséquence qu’on stigmatise des communautés entières.

Mais Ben Weyts veut aller encore beaucoup plus loin. Il annonce que, l’année prochaine, l’interdiction de l’abattage rituel sera absolue (donc aussi dans les abattoirs permanents). Le ministre veut donc accorder moins de droits aux musulmans et juifs flamands que l’Union européenne. L’interdiction totale demandée par Weyts impliquerait que toute production de viande halal pour les musulmans et la viande cascher pour les juifs serait complètement interdite en Flandre. Il ne leur restera que l’importation. Bref, le message de Weyts est : vous êtes étrangers à ce territoire, votre culture et votre viande seront donc aussi étrangers à la Flandre.

Pour le dialogue et des solutions pratiques

Ben Weyts n’a pris aucune mesure pour trouver des solutions afin que la communauté musulmane puisse faire la Fête du sacrifice cette année; alors que des gouverneurs essaient de trouver des solutions pratiques, respectant les directives européennes, mais qui garantissent en même temps la liberté aux communautés religieuses de pratiquer leur fête3. Au Limbourg, une solution envisagée est de construire un abattoir temporaire selon les normes européennes des abattoirs permanents, afin d’augmenter la capacité de l’abattage rituel pour la province. Sans une telle solution, c'est l'abattage illégal qui va augmenter, avec des effets négatifs tant pour le bien-être animal que pour la santé publique.

Ben Weyts n’a jamais cherché le dialogue pour trouver une solution. Comme si une confrontation était exactement ce qu’il cherchait. Même l’association Gaia a proposé d'accepter encore cette année l’abattage sans étourdissement dans les abattoirs temporaires, afin d'éviter la chaos, et de donner une chance au dialogue pour arriver à une solution globale et durable4. Mais Ben Weyts a choisi de rompre les ponts. Or sans dialogue, pas de solution durable.

UPDATE (17 mai 2017) : la Wallonie interdit l’abattage sans étourdissement

Ce 17 mai, le Parlement wallon a adopté un décret interdisant l’abattage des animaux sans étourdissement. Les parlementaires wallons du PTB, Frédéric Gillot et Ruddy Warnier, se sont abstenus1. Voici des extraits de leur intervention motivant cette abstention.

- « Nous sommes aussi préoccupés par la problématique de la souffrance animale. Seulement, le parcours d’un animal destiné à la consommation ne se réduit certainement pas à sa mise à mort. Nous voulons que le Parlement wallon se penche sérieusement sur les améliorations à apporter à tout le parcours de vie de l’animal. Voter ce décret à propos de l’abattage reviendrait à considérer la question comme résolue alors que c’est loin d’être le cas. »

- « Ce décret fait semblant d’avoir réglé le problème alors qu’il permet l’importation de viande abattue sans étourdissement. Il va alors se passer ce qui se déroule dans beaucoup de pays. Les consommateurs privilégiant la viande abattue sans étourdissement iront simplement s’approvisionner ailleurs. Avec les risques que cela suppose pour les agriculteurs et agricultrices de nos régions. »

- « Ce décret part du point de vue que l’étourdissement serait moins douloureux que l’abattage sans étourdissement. Ce qui est contesté sur le plan scientifique. Certains scientifiques envisagent même la possibilité que l’étourdissement puisse accroître la souffrance.»2

- « Ce décret ne tient pas compte des opinions de la société civile. La Fédération belge de la viande estime que le changement de législation survient trop tôt. L’Exécutif des Musulmans de Belgique estime qu’il est possible de trouver un terrain d’entente si le Parlement wallon accepte d’attendre l’évolution des techniques avant de légiférer. Le Consistoire israélite n’est pas d’accord. Le Conseil d’État doit encore rendre un avis. Nature et Progrès estime que l’interdiction de l’abattage sans étourdissement n’est pas la meilleure solution pour préserver l’animal de toute souffrance. Bref, le Parlement wallon veut avancer seul en n’écoutant presque personne. Ce n’est pas comme ça que nous envisageons la prise de position politique démocratique. »

- « Les techniques pour traduire ce décret dans les faits ne sont ni au point, ni, à fortiori, mises en place dans les abattoirs. Les échéances pour la mise au point de ces techniques sont larges d’après la Fevev, Fédération belge de la viande. Une fois la mise au point acquise, il faudra encore débloquer des moyens pour leur installation dans les abattoirs. Le Parlement met donc la charrue avant les bœufs. »

1 Une parlementaire écolo s’est aussi abstenue alors que ses 3 collègues votaient pour le texte.

2 http://www.lalibre.be/actu/planete/l-etourdissement-empeche-t-il-un-animal-de-souffrir-l-avis-interpellant-d-un-neurologue-58f4e0e5cd70e80512e7cd27

1. L’Avenir.net, 11/8/2015 et Belga, 7/7/2015: En 2014 en Wallonie, seuls 1 068 des 4 309 ovins (moutons), et à Bruxelles, 1 144 des 2 710 ovins abattus pour la Fête du sacrifice étaient abattus dans les abattoirs permanents • 2. Knack, 12/8/2015 • 3. Au Limbourg le problème est encore plus critique, vu que les abattoirs permanents ne sont pas équipés pour abattre les quelque 4 000 ovins sacrifiés en 2014 dans des abattoirs temporaires • 4. TV Limburg, 7/7/2015

Article publié dans le mensuel Solidaire de septembre 2015. Abonnement.