Photo Solidaire, Dieter Boone

Le climat favorable à une révolution

Nous pouvons encore limiter le changement climatique à 1,5 °C mais tout le monde doit s'y mettre maintenant. Tel est le message central du dernier rapport que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue belge ex-Vice-président du GIEC : « Nous avons besoin d'une révolution. »

En 2015, lors du sommet de Paris sur le climat, les dirigeants mondiaux promettaient de limiter la hausse de température de la terre « loin sous les 2 °C » et de « tendre à 1,5 °C ». Les spécialistes scientifiques se sont alors vu confier la tâche d'examiner comment ces promesses pouvaient se concrétiser et, aujourd'hui, voici leurs conclusions. Juste à temps pour le sommet climatique de Katowice (Pologne) à la fin de l'année et où le manque d'ambition figure tout en haut de l’agenda.

En ce moment, la terre s'est déjà réchauffée d'un degré et les conséquences se font sentir partout dans le monde. Chez nous aussi donc. Encore un demi-degré ou un degré entier en plus et les répercutions seront terribles, déclarent les scientifiques du GIEC. Ainsi, il y aura des conditions météorologiques – sécheresses ou inondations - moins extrêmes avec 1,5 °C qu'avec 2 °C. Moins d'espèces animales et végétales mourront. Le niveau de la mer montera plus lentement et moins haut, de sorte qu'environ 10 millions de personnes en subiront les conséquences. Des centaines de millions d'humains pourraient être épargnés par la pauvreté, la famine et la maladie, si nous nous en tenons à 1,5 °C. Le rapport apporte des munitions aux activistes du climat et aux citoyens soucieux de tous les pays pour réclamer de plus grandes ambitions chez les décideurs politiques.

La terre s'est déjà réchauffée d'un degré et les conséquences se font sentir partout dans le monde

Car, après des arguments clairs sur le pourquoi, vient le message concret : c'est faisable. Les scientifiques ont élaboré plusieurs scénarios pour nous mettre en mesure de limiter la hausse de température à 1,5 °C. Ce ne sera pas facile. Au contraire. La rapidité et la grandeur d'échelle à laquelle le changement va devoir se produire sont sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Un bouleversement rapide est nécessaire et ce, dans tous les secteurs. Une (r)évolution dans l'énergie, la gestion du territoire, les bâtiments, les transports et l'industrie.

Dix années cruciales

On n'a plus le temps de tergiverser. Là où le moment de neutralité climatique pour 2 °C se situe encore autour de 2075, nous devons terminer la tâche pour 1,5 °C en 2050. Pour les pays industrialisés – qui, en 1992 déjà, promettaient de prendre les devants dans la lutte contre le réchauffement climatique – c'est donc encore beaucoup plus tôt. Le délai est à nos portes, les dix années à venir seront cruciales. Et les scientifiques du GIEC répètent ce qu'ils disent depuis tant d'années déjà : plus nous attendrons, plus le prix à payer sera lourd. Quelques scénarios partent d'un « dépassement », dans lequel nous émettons trop de gaz à effet de serre que, plus tard, nous allons éliminer de l'atmosphère. Le problème ici est que nombre de techniques pour le faire en sont encore à leurs débuts, qu'elles comportent des dangers ou qu'elles peuvent avoir un impact négatif sur l'utilisation de l'eau et des sols. Les objectifs climatiques entrent alors en conflit avec d'autres objectifs, telle l'éradication de la faim et de la pauvreté. Par contre, les scénarios les plus ambitieux, dans lequel nous éliminerons les carburant fossiles en peu de temps, ont un impact positif sur la pauvreté et les inégalités, conclut le rapport. Nous avons donc tout à gagner d’une approche rapide et efficace.

Les plans actuellement sur la table sont bien trop modestes pour concrétiser les promesses de l'accord de Paris

Tout sauf l’inaction, donc. Les plans actuellement sur la table sont bien trop modestes pour concrétiser les promesses de l'accord de Paris. Actuellement, nous fonçons sur un réchauffement de trois degrés. L'ambition doit être plus élevée. Et tout de suite. L'accord de Paris règle la diminution des émissions jusqu'en 2030. Mais si nous ne faisons pas plus jusqu'en 2030, nous ne pourrons plus jamais redresser la barre après, explique le rapport du GIEC.

Les pays industrialisés à la taîne

L'écart gigantesque entre la parole et les actes est le sujet numéro un à l'agenda du sommet climatique de Pologne cette année. Ce sont surtout les pays industrialisés qui restent à la traîne, l'Union européenne y compris. Récemment, le commissaire européen au climat, l'ancien magnat du pétrole Miguel Arias Canete, expliquait qu'il ne voulait pourtant pas accroître les ambitions climatiques. Ce 9 octobre, les ministres se sont réunis au conseil européen de l'environnement. Si plusieurs États membres montrent plus d'ambition, notre gouvernement, lui, reste silencieux. Une concertation récente avec le Benelux est tombée à l'eau quand la ministre libérale Marie-Christine Marghem ne s'y est pas présentée. Résultat : une énième belle promesse pour dire que d'ici peu, une meilleure promesse viendra, sur papier toujours.

Quatre ministres, zéro vision

Nous pouvons combler le fossé entre la parole et les actes, mais il faut du courage politique

Entre-temps, tout le monde se rend compte qu'avec un tel manque de vision, nous n’arriverons nulle part. Nous avons besoin d'un plan climatique ambitieux et socialement équitable, pour faire de notre pays un pionnier de la lutte contre le réchauffement climatique. Si le vaudeville des centrales nucléaires de ces dernières semaines prouve quelque chose, c'est l'absence totale de politique énergétique orientée sur l'avenir. Nous avons quatre ministres, mais pas de vision. Sans un plan cohérent soutenu par suffisamment de moyens financiers, toute politique climatique restera lettre morte et s'avérera insuffisante et trop tardive pour éviter les catastrophes qui nous pendent au nez. En outre, l'État et les citoyens doivent prendre les leviers en main eux-mêmes, afin de rompre avec la logique du profit des grands monopoles qui bloquent la transition. En Allemagne, la fermeture des centrales nucléaires suite aux protestations populaires a créé de la place pour des centaines d'entreprises et coopératives qui jouent entièrement la carte de l'énergie renouvelable.

Nous nous trouvons face à un énorme défi, sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Un rapport scientifique qui nous explique que pouvons effectivement combler le fossé entre la parole et les actes vient de sortir. Mais il faut du courage politique. Le courage de regarder plus loin que les prochaines élections. Le courage de rompre avec la logique à court terme du profit qui domine dans notre économie. Le courage d'élaborer un plan à long terme en vue d'atteindre notre but, de prendre en main les leviers et de prévoir les investissements nécessaires.  La réaction du climatologue belge de renommée mondiale et ancien Vice-président du GIEC, Jean-Pascal Van Ypersele, résume bien les choses : « Nous avons besoin d'une révolution. »

Natalie Eggermont (PTB), fondatrice et collaboratrice de Climate Express

Le 2 décembre, à la veille du sommet climatique international, Climate Express et la Coalition pour le climat organisent à Bruxelles une marche sous le mot d'ordre « Claim the Climate ». Nous demandons l'élaboration d'un plan Énergie et Climat ambitieux et équitable, en ligne avec les promesses faites. Toutes les infos ici. 

Article publié dans le magazine Solidaire de novembre - décembre 2018Abonnement.