Foto Solidair, Salim Hellalet

Le facteur mettra-t-il encore le journal dans votre boîte aux lettres ?

Début janvier, Jacques Lespagnard, Secrétaire national de la CGSP Poste, a prévenu : le premier gros dossier du successeur de Johnny Thijs, ce sera le marché de la distribution des journaux, pour la première fois soumis à la concurrence. Si bpost n’obtient pas le contrat, ce sera un bain de sang social de 3000 emplois en janvier 2016, dit-il.

De plus, « il est clair que celui qui distribuera des journaux, distribuera aussi du courrier. Il faut que le gouvernement sache ce qui est en jeu », dit encore Jacques Lespagnard1.

Le gouvernement a-t-il écouté cet avertissement ?

Le Ministre des Entreprises publiques Jean-Pascal Labille (PS) en a-t-il tenu compte ?

Apres la démission de Johnny Thijs et son refus de travailler pour un salaire très élevé – mais pas suffisant pour des CEO comme lui –, Labille a fait une sortie de presse pour annoncer une réforme donnant plus de poids à l’État dans les entreprises publiques. Il proposera une adaptation de la loi de 1991 en février. « Mon but n’est pas de prendre la place du CEO, du conseil d’administration ou du comité de direction. Mais en ce qui concerne les salaires et les filiales, le ministre responsable doit avoir une prise plus importante », estime-t-il2. Une sortie nécessaire, vu le ressentiment grandissant dans le monde du travail face à la gestion boursière des entreprises.

Mais au lieu de cela, le 7 février, au Conseil des ministres, Labille sort une autre réforme, réforme qui n’a pas fait la une des journaux : un avant-projet de loi qui limite au 31 décembre 2015 la prestation par bpost du service des abonnements aux journaux et aux écrits périodiques. La distribution de la presse pourra dès lors être attribuée à l’opérateur retenu à l’issue d’une procédure de mise en concurrence, sous la forme d’une concession de service public dont l’exécution débutera le 1er janvier 2016. D’ailleurs, bpost perdrait en même temps certaines aides d’État. Ce qui risque donc de provoquer la perte de ce service par la poste, et par conséquent les emplois qui vont avec.

Où est le retour à « plus de service public » à bpost ?

D’autre part, la réforme « redonnant le sens de l’État aux objectifs des entreprises publiques », il la laisse tomber. « Moi j’aurais bien voulu avoir une loi – et je veux bien même l’assumer cette loi, je n’ai aucune difficulté avec cela. Manifestement, un des partenaires ne le souhaitait pas, nous n’avons donc pas pu… »3

À quelques semaines des élections du 25 mai, le ministre des Entreprises publiques défend le rôle du public, et sur ce point il a raison. Mais ce même ministre a soutenu et approuvé l’ensemble des réorganisations mises en place par bpost, et qui aggravent les conditions de travail des postiers et l’efficacité du service aux usagers4. Il a couvert aussi la perte de centaines d’emplois en 2013 dans une entreprise dans laquelle règne une discrimination salariale de près de 200 euros par mois pour un même travail. Et enfin, il a laissé partir CVC Capital Partners avec 616,6 millions d’euros (dividende intérim de novembre + la vente du restant de ses actions en décembre). A côté des montants gagnés par Thijs (1 million d’euros par an), l’actionnaire privé CVC a engrangé 1,66 milliard entre 2005 et 2013… Voilà donc où est parti l’argent économisé par tous les efforts des postiers.

Ce bilan, Mr Labille n’en parle pas. Il met tout le poids du débat sur le salaire des CEO. En fait, sa politique et celle du PS ne s’opposent plus au projet européen, qui a pour ambition de faire des services publics une proie inoffensive aux investisseurs privés pour en faire des entreprises « compétitives ». Une compétitivité dont les postiers et les usagers d’Europe payent le prix.

De la part des partis de droite ou du centre (MR, N-VA, Open Vld, CD&V, cdH), cela ne nous étonne pas. Quant au PS… Rappelons que les socialistes sont au gouvernement depuis 25 ans. Et que lors de toutes les décisions européennes concernant la libéralisation du marché postal, les gouvernements à participation socialiste étaient majoritaires (11 sur 15 en 1999, et 19 sur 27 en 2014). Pourquoi n’ont-ils pas mobilisé leurs populations contre ces dangers ?

Que ferait le PTB avec un ou plusieurs député(s) ?

Avec ses éventuels futurs élus, le PTB compte soutenir et relayer les combats des postiers. Quant à la distribution des journaux, le PTB défend que bpost peut très bien garder le contrat, à condition de réduire un peu son bénéfice et surtout les dividendes aux actionnaires. Bpost sert actuellement 600 000 abonnés, les coûts pour la distribution sont d’environ 1 euro par journal5. Selon des analystes, si bpost accorde une réduction pour pouvoir garder le contrat, cela pourrait lui coûter une diminution de son bénéfice opérationnel de 20 millions d’euros6. Seulement 5 %, donc.

Le PTB fera aussi en sorte qu’au Parlement, l’on soit obligé d’écouter les gens de terrain. Des gens comme Jacques Lespagnard qui dit au Soir : « Oui, bpost a rapporté environ 800 millions d’euros à l’État ces dernières années, mais au moins autant aux actionnaires privés. On doit donc aussi pouvoir se dire que les dividendes dégagés peuvent être réinvestis dans l’entreprise pour améliorer la qualité du service rendu aux citoyens. On peut aussi définir ce qu’on veut faire de la proximité, comment conserver le réseau de bureaux de poste à travers le pays... »

Pour que cela arrive, l’État doit renationaliser bpost à 100 %. La politique de la Poste ne se fera plus en fonction de l’objectif à court terme des dividendes. C’est une nécessité si on veut revenir à des conditions de travail décentes et la satisfaction des usagers, aussi les personnes isolées et âgées. De même, si on veut envisager de nouveaux projets à rentabilité sociale, tel que l’accès gratuit à Internet aux personnes à faible revenu, un réseau dense de bureaux de proximité, l’adaptation au nouveau moyens de communications, le rétablissement du rôle social du facteur, la création d’une vraie banque publique, etc. cela ne peut se faire qu’à travers une entreprise qui a un rôle social important, et qui soit indépendante des aléas du marché. Cela ne peut se faire que dans une poste à dimension humaine. Cela ne peut se faire que dans une Poste réellement publique.

 

 

1. Le Soir, 16 janvier 2014 • 2. Belga, le 24 décembre 2013 • 3. RTBF, Matin Première, 21 janvier 2014 • 4. Jean-Pascal Labille lui-même saluait en grande pompe au Cercle de Lorraine les onze années de Johnny Thijs à la tête de bpost, lui qui a su « relever un grand défi : prendre les rennes de La Poste, une entreprise publique en difficulté, et la transformer, dans le respect du dialogue avec les partenaires sociaux (sic), en bpost, l’entreprise que nous connaissons. Aujourd’hui considérée comme l’un des opérateurs postaux le plus performants d’Europe » (Le Soir du 27 décembre 2013). • 5. De Tijd, 6 mars 2014. • 6. Idem