La semaine dernière, en Italie, plus d’un million de gens ont manifesté contre les réformes du marché de l’emploi du nouveau Premier ministre Matteo Renzi. (Photo CGIL)

« Le “gouvernement suédois” suit la fanfare libérale en direction du gouffre. On dirait une religion »

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Peter Mertens

Partout en Europe, depuis cinq ans, on entend la même rengaine : « Créer plus de richesse via des économies sévères. » On se demande bien ce que cela nous a rapporté, écrit Peter Mertens dans son opinion publiée sur le site de l’hebdomadaire flamand Knack.be.

En 2008-2009, l’Union européenne sombrait dans une première récession, comme le reste de l’économie mondiale. Par la suite, en 2009-2010, on assistait à une modeste reprise de 0,5 %, pour retomber aussitôt dans une deuxième récession de 18 mois qui réduisait une fois de plus à néant ce demi pourcent de croissance. En 2013-2014 suivait une nouvelle période de relance mais, cette fois, de 0,2 % seulement et durant une période encore plus courte. Aujourd’hui, il semble également que cette faible reprise a disparu. La zone euro ne s’est jamais vraiment rétablie de la récession de 2008-2009. Cinq années durant, un cortège d’économistes et d’hommes politiques prévoyait la lumière au bout du tunnel, comme des miracles de Noël ou l’annonce d’une résurrection. En attendant, les résurrections superficielles sont de plus en plus courtes et faibles, mais personne ne semble remettre en question la politique menée. Nous ne sortons absolument pas du puits, et voilà cinq ans que l’Union européenne joue à la balle au fond de ce puits. « Bouncing along the bottom » (rebondir sans arrêt au fond), disent-ils en anglais, pour aujourd’hui osciller au bord d’une troisième récession.

La dette des « pays mangeurs d’ail »

Au centre de l’Europe, on a fait passer la précédente récession, celle d’entre 2010 et 2012, comme un produit des économies plus faibles de la périphérie au sud et à l’est de l’Europe. Le tout accompagné d’une arrogance bien mal placée de la part de nombre de cercles au nord. Le malaise a été écarté bien loin de la politique économique et monétaire de l’Union européenne, et vite enrobé d’une sauce culturelle et idéologique. Des esprits délicats du genre de Geert Wilders (homme politique néerlandais, fondateur du parti nationaliste PVV, « Parti pour la liberté », NdlR) ont alors parlé de ces pays comme des « potvertrerende knoflooklanden », à savoir des « pays mangeurs d’ail » (Geert Wilders dénigre ainsi la cuisine méditerranéenne, NdlR) et « qui vident la cagnotte collective ».

Ces pays se sont retrouvés sous curatelle de la Troïka, la trinité composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international, et sont surtout devenus les cobayes d’une nouvelle politique économique. Ils ont reçu des mémorandums dans lesquels le démantèlement des salaires, la réforme des pensions et du marché de l’emploi, les privatisations et le licenciement de fonctionnaires étaient programmés de façon très précise, en échange, à chaque tranche, d’un prêt à bon marché de la part du Fonds européen. Dans aucun autre pays, la Commission européenne n’avait un tel pouvoir d’extorquer des réformes économiques et sociales aussi minutieuses. Et c’est précisément ce mécanisme qui inspire aujourd’hui Angela Merkel afin de proposer ses fameux « contrats de compétitivité » à tous les pays de l’Union européenne. Un contrat bilatéral entre l’État membre à titre individuel et la Commission et dans lequel des « réformes structurelles » sont établies en échange de « concessions financières ».

L’Allemagne et la France, aussi dans l’impasse

Les résultats de cette politique sont dramatiques. Dans des pays comme la Grèce, la Lettonie et l’Irlande, la pauvreté infantile a augmenté de plus de 50 %, révélait l’Unicef la semaine dernière dans son rapport Innocenti. Entre 2008 et 2012, les familles grecques ont perdu l’équivalent de 14 années de progrès. L’Irlande et l’Espagne ont perdu 10 ans, ajoute l’Unicef. Ce ne sont certainement pas les pays du Sud ou de l’Est de l’Europe qui ont progressé avec cette politique. Et l’Union européenne dans son ensemble non plus, d’ailleurs. La zone euro est toujours à plus de 2 % en dessous de son pic de 2008. L’Espagne est à 6,5 % en dessous du pic de 2008 et l’Italie à même 9 %. Après cinq ans de relance économique, la France ne fait que 1 % de mieux qu’en 2008 et l’Allemagne 3 %.

Ce qu’il y a de neuf dans cette troisième récession, c’est que les grandes économies comme l’Allemagne et la France elles aussi sont dans une impasse. L’économie allemande a baissé au cours du deuxième trimestre de cette année, et tout indique que cette régression va également se poursuivre dans le troisième trimestre. Les commandes des entreprises allemandes sont retombées le mois dernier de 5,7 %, la production industrielle a régressé de 4 % et les exportations de 5,8 %. De son côté, la France stagne.

Réforme du marché de l’emploi : de la stabilité à l’incertitude permanente

Pour mesurer l’état de santé de l’actuelle zone euro, rien de tel que de consulter le thermomètre du marché de l’emploi. Environ 7,5 millions de jeunes de l’Union européenne ont terminé leurs études mais sont sans travail. C’est presque toute la population de la Suisse, écrit l’Unicef. Voilà cinq ans déjà que l’Union européenne connaît un chômage de masse de 11 à 12 %, mais même ce chiffre est un peu en dessous de la réalité. Les nouveaux emplois qui se créent sous souvent des emplois à temps partiel, intérimaires ou des mini-jobs. Plus de la moitié des jeunes travailleurs allemands de 15 à 24 ans n’ont qu’un emploi temporaire. En Italie, ils sont 54 % et en France, 59 %. Les contrats temporaires signifient moins de salaire, moins de sécurité d’emploi et plus de possibilités pour les patrons de procéder au licenciement. Et cela signifie surtout qu’il se produit un changement de paradigme sur le marché de l’emploi. Là où, dans l’Europe d’après-guerre, un emploi constituait une garantie de stabilité et de possibilité de s’en tirer et de fonder une famille, ces nouveaux emplois temporaires sont devenus des sources d’instabilité, de stress et d’incertitude quant à pouvoir s’en sortir en ne comptant que sur soi.

L’Union européenne peut-elle sortir de cette troisième récession en exportant ?

La semaine dernière, en Italie, plus d’un million de gens ont manifesté contre les réformes du marché de l’emploi du nouveau Premier ministre Matteo Renzi. Le gouvernement italien veut faire entrer en vigueur tout de suite la nouvelle politique européenne : il sera plus facile de faire appel à des intérimaires et plus facile aussi d’envoyer à la rue les travailleurs qui ont un contrat à durée indéterminée. Les conditions pour conclure une convention collective de travail (CCT) deviennent plus compliquées et on assiste à une nouvelle diminution linéaire des cotisations sociales. Toutes ces mesures sans exception ont déjà été prises dans l’Espagne de Rajoy et elles montrent à quel point le social-démocrate Renzi est proche du conservateur Rajoy quand il s’agit de politique économique. Il s’agit d’une politique européenne et personne n’a donc été étonné que le nouveau vice-président européen pour l’emploi et la concurrence, Jyrki Katainen, ait aussitôt appuyé les mesures italiennes.

Chômage, emplois temporaires et contrats intérimaires à la hausse, flexibilité des possibilités de licenciement et une politique imposant de travailler plus longtemps sont censés maintenir la pression sur le couvercle et font en sorte que, aujourd’hui, les salaires et les conditions de travail des emplois stables se retrouvent aussi sous pression. Des mesures s’en prenant directement aux salaires sont de plus en plus monnaie courante au sein de l’Union européenne. L’intention est de comprimer les coûts de production et de relancer les exportations, et cela part d’une sorte de conviction que l’Europe peut sortir de cette troisième récession en s’exportant. La politique de l’argent gratuit de la Banque européenne n’a pas amené un accroissement des investissements productifs. L’argent a été thésaurisé et les plus grosses entreprises européennes cotées en bourse sont aujourd’hui assises sur une montagne de cash de plus de 1 000 milliards d’euros. Les programmes draconiens d’austérité ont fait en sorte que même les États ne se lancent plus dans des investissements importants et, par conséquent, ce second moteur est à l’arrêt lui aussi. Aujourd’hui, toute l’Europe se voit appliquer une « nouvelle » recette consistant en gel des salaires, réduction des charges et réduction des salaires, une prétendue « dévaluation interne » censée stimuler les exportations. Mais où iront-elles, ces exportations ? Le Japon, troisième économie mondiale, connaît une profonde récession et la Chine, de son côté, ralentit. En outre, la plupart des exportations de l’Union européenne vont dans d’autres pays de l’Union qui, tous, pratiquent également des coupes sombres dans le pouvoir d’achat. Cela signifie que la demande des produits est en baisse. Et c’est ainsi que cette politique pousse à l’arrêt le troisième moteur, c’est-à-dire la consommation.

Sarkozy, Hollande, Rutte et Samson

Qu’il s’agisse maintenant du démantèlement de l’emploi dans le secteur public ou du démantèlement des équipements sociaux et des infrastructures publiques ; qu’il s’agisse de la vente de secteurs entiers de la société au secteur privé assoiffé de profit ; qu’il s’agisse de nouvelles taxes sur la consommation ou de hausses de la TVA ; qu’il s’agisse de couper dans le budget des programmes sociaux ou dans le tissu culturel ; ou qu’il s’agisse de mesures qui compriment les salaires : chaque fois, on y va avec la conviction inébranlable que ces économies vont bel et bien faire redémarrer l’économie.

En 2008, en 2011 et une fois de plus encore en 2014. Encore un peu, et ça ira mieux, entend-on à la rue de la Loi et du côté du Premier ministre fantôme installé au « bel étage » de l’Hôtel de Ville d’Anvers, tel un écho de Sarkozy en France et de Rutte Ier aux Pays-Bas. Sarkozy et Rutte, eux aussi, se sont préparés au pire afin d’aborder la confrontation avec les syndicats et les forces du monde associatif. Sarkozy allait liquider pour de bon « tout l’héritage du Conseil national de la résistance de 1944 » (tous les principes de notre sécurité sociale) ; et Rutte de son côté savait comment s’y prendre avec les « loisirs de gauche » comme le secteur culturel. Finalement, les « tabous de gauche » allaient sombrer et, dans un dernier et vigoureux effort, nos voisins du nord et du sud allaient être sortis de la crise. Finalement, il s’est avéré que c’est surtout du côté de la fracture de la société, qu’on a étiré : une fois de plus, le fossé s’est encore considérablement élargi.

L’électeur a troqué Sarkozy contre Hollande, et Rutte (VVD, libéral) s’est vu adjoindre Samson (PvdA, social-démocrate). Ce qui est resté, c’est une politique d’austérité, exactement dans les lignes du Pacte budgétaire européen (TSCG) et des recommandations de l’Europe. Fin août, quand le ministre français de l’Économie, Arnaud Montebourg (PS), a osé remettre en question la politique européenne d’austérité, il a été remplacé au pas de charge par le jeune banquier d’affaires Emmanuel Macron, un homme qui a fait carrière auprès de la banque d’affaires Rothschild. Après cinq années de restrictions, la France fait à peine 1 % de mieux qu’en 2008, les Pays-Bas en sont toujours à 4 % en dessous du pic de 2008. Non, ni Hollande ni Samson n’ont inversé cette politique, mais il est tout aussi absurde de mettre la situation actuelle uniquement sur leur compte. Rajoy, Renzi, Sarkozy, Hollande, Rutte ou Samson : il s’agit d’une politique européenne d’austérité à propos de laquelle il existe une unanimité politique effrayante.

L’enjeu de la grande manifestation du 6 novembre

Rue de la Loi, à Bruxelles, on est tout aussi impatient d’appliquer des recettes qui n’ont pas fonctionné ailleurs. Les membres du gouvernement s’épuisent en comparaisons avec d’autres pays, qui sont déjà « bien plus loin avec les économies », sans se donner la moindre peine de faire le bilan de six années d’une sévère politique de restriction. La troisième récession en zone euro est gentiment mise de côté par les spécialistes de la communication du monde politique et le nouveau gouvernement à la suédoise suit allègrement la fanfare libérale en direction du gouffre. On dirait une religion. Une doctrine qui, nulle part, n’a assuré de relance économique et qui, dans notre pays non plus, n’aura pas l’effet d’un miracle.

Nous avons besoin d’une tout autre politique. Chez nous, et en Europe. Une politique d’investissement au lieu d’austérité. Je compte m’y atteler dans l’une des prochaines contributions dans cette rubrique (Schaduwparlement, qu’on peut traduire par « Parlement fantôme », NdlR) de Knack.be. Ce qui est certain, c’est qu’une politique novatrice viendra de la base. Et c’est également l’enjeu de la grande manifestation du 6 novembre, cette semaine.