Photos Solidaire, Karina Brys

Le mouvement Hart boven Hard a fait la grève… par une tournée cycliste de piquets anversois

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Sofie S.

Lors de la journée du 24 novembre, à Anvers, il n’y a pas qu’au port et dans les industries que le mécontentement s’est exprimé. Dans le secteur social, la colère est tout aussi forte, comme l’a mis en évidence l’action de Hart boven Hard dans la ville de Bart De Wever.

Lundi 24 novembre, 9 heures. La grève a commencé depuis quelques heures, et c’est de plus en plus visible dans la ville. Quasiment pas de trams ou de bus, les poubelles n’ont pas été ramassées... Et, dans le district anversois de Borgerhout, la salle De Roma, le « centre nerveux » de la grève, se remplit de plus en plus. Dans les prochaines heures, c’est là qu’on pourra constater l’ampleur de la grève. Car, à côté du front syndical, le large secteur associatif et les étudiants, rassemblés sous la bannière du mouvement citoyen Hart boven Hard (c’est-à-dire « le cœur, pas la rigueur ») soutiennent également la grève.

Hart boven Hard (HbH) a appelé à faire, à vélo, une tournée de quelques piquets de grève, afin de lancer un signal de solidarité entre tous les secteurs. En route donc pour rendre visiter aux piquets de l’enseignement, du CPAS, du mouvement de lutte contre la pauvreté et des soins. Un petit millier de gens sont présents pour cette action. Hugo Franssen, de Hart boven Hard, est surpris de ce déferlement. « Ceci est un signal fort, se réjouit-il, un signe d’indignation qui montre que cela ne peut plus continuer comme ça. Le gouvernement pense qu’il peut donner de l’oxygène aux entreprises en le prenant à la collectivité, à la population. Dans les faits, il s’agit d’un transfert des pauvres vers les riches. L’économie doit être au service de la collectivité, et non l’inverse. »

La colère des enseignants

Lorsque le groupe fait une première halte devant l’athénée de la place Roosevelt, on constate à quel point il a pris de l’ampleur. Erik Deisz, professeur dans l’enseignement communal, nous explique pourquoi lui et ses collègues sont également en grève. « L’enseignement communal est en plein déclin. L’an prochain, mon école recevra 15% en moins de moyens de fonctionnement. Pourtant, le nombre d’enfants qui vivent dans la pauvreté ne va pas diminuer, au contraire. Et, nous, les enseignants, nous allons non seulement devoir prester plus d’heures par semaine, mais nous allons aussi devoir travailler plus longtemps avant d’avoir droit à la pension. Conséquence : les enseignants sont de plus en plus démotivés, parce qu’ils doivent exercer leur métier dans une situation encore plus difficile. L’enseignement est pourtant la clé d’une société pour former les élèves à réfléchir de manière critique, à développer une conscience entre autres de l’environnement, de l’énergie… Et nous devons former des élèves qui puissent trouver une place dans la société. »

La lutte contre la pauvreté : encore plus nécessaire que jamais

La groupe repart en direction du CPAS de la Lange Gasthuisstraat, où l’attend le mouvement Stop Armoede Nu (stop à la pauvreté maintenant). Maarten Pacquée, de de beweging.net (anciennement ACW, équivalent néerlandophone du Mouvement ouvrier chrétien), explique : « Cela fait déjà six ans que, à Anvers, nous agissons contre la pauvreté, mais il semble que ce n’est pas avec ce gouvernement-ci que les choses vont s’améliorer. Au contraire, l’accord gouvernemental ne fait qu’aggraver la problématique. Pour donner un exemple : la gratuité de l’eau et de l’électricité pour certaines personnes dans le besoin est supprimée. De telles mesures ont un impact direct sur les gens dans la pauvreté. C’est pour dénoncer cela que nous formons maintenant une file devant le CPAS en portant des parapluies cassés. Normalement, le parapluie est le symbole de la protection ; nous, nous avons pris des parapluies cassés pour symboliser la « dé-protection » sociale mise en œuvre.

La majorité des participants travaillent dans le secteur social. Ilse Hackethal, de l’ASBL Samenlevingsopbouw, explique cela par la grande indignation ressentie face à la gestion de la pauvreté par le gouvernement. « Il faut répondre à de plus en plus de conditions pour avoir droit à une allocation. Ce week-end, Liesbeth Homans a encore annoncé que, dès à présent, il faut connaître le néerlandais pour avoir droit à demander un logement social. L’effort d’apprendre n’est même plus suffisant. C’est une approche plus que dure pour les gens qui sont dans la pauvreté et, en même temps, c’est une approche de velours qui est réservée aux entreprises – qui, elles ont toute la possibilité de dialoguer. La conséquence de ces mesures, c’est qu’il y a encore plus de personnes qui, bien qu’elles travaillent, aboutissent dans une situation précaire, et cela mène à monter les gens les uns contre les autres. Actuellement, pour les gens, le risque de dégringoler est beaucoup plus grand ; et remonter la pente, ça, c’est autre chose. »

Un quart du personnel du centre d’intégration anversois De8 était également présent. « Dois-je donner toutes les raisons pour lesquelles je suis ici aujourd’hui ? La liste est longue... En très bref : parce qu’il est injuste d’aller chercher l’argent chez les gens ordinaires et non chez les grosses fortunes. Ou, comme a dit ma fille : "On doit de nouveau payer ?!". » Beaucoup d’entre eux participaient pour le première fois à une telle action, et des banderoles avaient même été confectionnées pour l’occasion.

Le tour à vélo se poursuit vers la Duinstraat où, devant le centre de soins De Zavel, se tient un piquet qui représente tout le secteur. On entend scander : « Non, nous n’avons pas vécu au-dessus de nos moyens » et « Non, nous ne voulons pas travailler jusqu’à 67 ans ».

« Même si je n’avais plus que quelques jours à travailler, je participerais quand même à cette action, précise Greet, qui travaille à l’hôpital du Stuyvenberg. C’est tout à fait nécessaire, il y a beaucoup trop peu de personnel chez nous. Il arrive beaucoup trop souvent que ceux qui partent à la pension ne sont pas remplacés, ou alors seulement à temps partiel. »

Monde culturel

Au Roma, Butsenzeller, DJ de service, et Luc van de Poel, guitariste du groupe The Kids – qui, pour l’occasion, se charge de faire la vaisselle –, insistent sur l’importance de Hart boven Hard. « On en avait besoin pour descendre ensemble dans la rue. Le gouvernement va se servir dans la poche de toute la population, et c’est une bonne chose que le monde culturel soutienne également cette lutte. Chacun est solidaire, les gens se réveillent. Grâce à Hart boven Hard, ceux qui ne sont pas dans un syndicat peuvent aussi se rassembler et agir. C’est en train de devenir un véritable mouvement citoyen. »

La chanteuse-rappeuse Slongs Dievanongs était présente aux piquets dès tôt le matin : « Il y avait beaucoup de monde, une bonne atmosphère, tout le monde avec de bonnes vibes. Beaucoup de gens au même endroit et dans le même but, cela renforce encore cet effet : je suis le peuple, je suis du peuple et j’y suis par le peuple, ensemble nous devons tous tirer à la même corde. Il est temps que l’on descende dans les rues. »

Le comédien humoriste Nigel Williams était aussi de la partie, et, sur la scène du Roma, il était dans son élément : « Les grands ne semblent grands que parce qu’on est à genoux. Donc, levez-vous et levez le poing ! »

Grand succès

Diane Vangeneugden de Hart boven Hard est particulièrement heureuse de la journée d’action. « Quelle journée fantastique ! On a été incroyablement nombreux, on a même été un peu débordés question organisation. On espérait environ 250 participants, cela a été beaucoup plus que le double. Plus de mille personnes sont passées au Roma, il y a eu plus de 600 cyclistes et ensuite 500 personnes du piquet du secteur des soins nous ont rejoints, ambiance et volonté d’action à la clé. Pas mal de gens n’avaient jamais été à un piquet de grève, et ils ont participé avec beaucoup d’enthousiasme. Nous sommes dans le même esprit que le 6 novembre ; là aussi l’associatif a été un élément du succès. Ce matin, nous nous sommes rendus à deux piquets avec quelques artistes – Slongs Dievanongs, Nigel Williams, Abdelkader Zahnoun, Joke van Leeuwen – et c’était vraiment une excellente chose. Du coup, les syndicats connaissent de mieux en mieux Hart boven Hard. Peu à peu, on abat les murs entre les différents secteurs. »

Et après aujourd’hui ?

Comme beaucoup d’autres, Diane exprime clairement la combativité qui règne : « Il faut que le pays soit à l’arrêt. Avec Hart boven Hard, nous allons y apporter notre contribution. Il est évident que cela ne plaît pas au gouvernement ; ce n’est plus le "chacun pour soi". Quand on travaille tous ensemble, une organisation ne doit plus s’exposer toute seule et craindre les représailles. On agit simplement comme ça : tous ensemble. »

A Hart boven Hard, on se montre en tout cas optimiste. « La semaine passée, nous avons fondé Hart boven Hard Anvers. Nous comptions sur 15 participants, nous étions plus de 30. Pour nous, le 15 décembre n’est certainement pas un point final. Le 6 décembre, nous organisons une action Saint-Nicolas et, entre-temps, nous travaillons aussi à une soirée thématique sur nos revendications. »

Et le 29 mars prochain, HbH prévoit une grande « Ensoriade » à Bruxelles, inspirée du tableau L’Entrée du Christ à Bruxelles, de James Ensor. HbH veut ainsi impliquer davantage toutes les organisations qui ont adhéré à la plateforme et également atteindre le plus possible de familles. Stimuler la créativité sous la devise « Vive le social ! » (NdlR : il s’agit d’un tableau monumental de James Ensor, dont la scène est surmontée d’une banderole qui clame « Vive la sociale ! »).

Photos Solidaire, Karina Brys