Photo Anthony WALLACE / POOL / AFP, via Belga

Le sommet Trump-Kim est encore très loin d'offrir une garantie de paix

Jusqu'il y a à peine quelques mois à peine, on pensait qu'on allait vers une guerre dévastatrice sur la péninsule coréenne – Trump promettait d'y amener « fire and fury », les manœuvres militaires des États-Unis et de la Corée du Sud battaient leur plein, la Corée du Nord poursuivait de plus belle ses essais de missiles nucléaires... Or désormais, un agréable vent de paix souffle sur la région et le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un se sont même serré la main à Singapour. Mais qu'en est-il vraiment, et quelles sont les perspectives ?

C'était un joli scénario, dans l'île de Sentose, à Singapour : Trump et Kim échangeant, tout sourire, poignées de main et tapes amicales sur l'épaule, louanges et remerciements ; et ensuite apposant leur signature au bas d'une déclaration commune. Avec ce que Trump et les Nord-Coréens se sont dit en marge de cette rencontre, nous pouvons dresser l'état des lieux que voici.

Avec leur ouverture et leur disposition au dialogue et à des concessions, et avec leur reconnaissance publique par Trump, Kim Jong-un et les autorités nord-coréennes ont acquis aux yeux du monde une certaine légitimité et un sérieux qui, jusqu'il y a peu, semblaient encore inconcevables. La reconnaissance et le respect de la part de l'Occident et pouvoir se parler constituent la base de toutes les relations internationales.

Dans la ligne de la déclaration de Panmunjéom conclue le 27 avril dernier entre la Corée du Nord et la la Corée du Sud, la première s'engage à collaborer à la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne. Après la destruction un peu plus tôt d'un site d'essais nucléaires, Kim se dit également prêt à détruire un site d'essai de missiles. Telles sont les démarches concrètes, unilatérales qui ont été entreprises par la Corée du Nord, a insisté l'ambassadeur de ce pays en Belgique.[1]

Le contraire n'est pas vrai : les engagements des États-Unis restent vagues et conditionnels. Logiquement, la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne devrait également valoir pour les transport des armes nucléaires américaines – avions et sous-marins – dans la région.  Les États-Unis se disent prêts à donner des garanties sécuritaires (lesquelles ?) et de mettre un terme à leurs exercices militaires simulant une invasion en Corée du Nord, exercices qu'ils effectuent avec la Corée du Sud (et que Trump lui-même qualifie aujourd'hui de « provocateurs »). Trump se déclare également prêt à retirer « à terme » les 32 000 soldats américains actuellement stationnés en Corée du Sud.

Pour l'instant, Trump n'est toujours pas disposé à lever les lourdes sanctions économiques contre la Corée du Nord. Ces sanctions rendent quasiment impossible toute forme de commerce extérieur pour le pays et elles ont un effet d'étranglement sur la situation économique et sociale nord-coréenne.

Il n'a pas été question d'un véritable accord de paix entre les deux pays de la péninsule qui, depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, sont toujours formellement en état de guerre (avec uniquement un cessez-le-feu). Et encore moins de la possibilité d'une réunion pacifique et souveraine des deux parties de la Corée.

Comment cet accord et ce progrès sur la voie de la paix ont-ils été possibles ?

Cette avancée n'a certainement pas été réalisée grâce au statut d'homme d’État et à la volonté de paix de Trump, ni à quelque véritable disposition à vouloir sceller des accords internationaux contraignants (voir ci-dessous).

Pour emprunter la voie du dialogue et de l'ouverture, la Corée du Sud a certainement dû mettre la main à la poche, avec son mouvement protestataire et syndical actif et son nouveau président modéré Moon Jae-in. Au sud aussi, le peuple coréen désire la paix sur toute la péninsule. Le Monde diplomatique de juin publiait les résultats d'un sondage organisé le lendemain du sommet de Panmunjéom. Il en ressort que 78,3 % des Sud-Coréens soutiennent l'attitude de leur président et que 64,7 % croient que la Corée du Nord maintiendra la paix – avant le sommet, ils n'étaient que 14,7 %. (lire : https://ptb.be/articles/le-mouvement-social-sud-coreen-souffle-un-vent-de-paix)

Le fait qu'un important facteur d'instabilité et la menace de guerre aient disparu ou se soient atténués est naturellement une bonne affaire pour la Chine. Et, en tant que grande puissance émergente (et désormais bien établie), la Chine a joué son rôle dans la phase préparatoire, avec des rencontres entre Kim Jong-un et le président chinois Xi Jinping, et avec l'accueil d'une délégation nord-coréenne du parti à Pékin. Le message de la Chine stipulait que la Corée du Nord voulait « apprendre de l'expérience chinoise dans le développement économique, les réformes et l'ouverture », dans le cadre de « l'application de la nouvelle orientation stratégique de la Corée du Nord visant à concentrer ses efforts sur le développement économique ».[2] La Chine jouera sans doute un rôle encore plus important dans les prochaines étapes du processus de dialogue et de paix en Corée et dans la région chinoise du sud.  

Enfin, il y a la Corée du Nord elle-même. Six ans après que Kim Jong-un a succédé à son père Kim Jong-il décédé, la Corée du Nord fait son entrée sur le terrain diplomatique. La situation économique et sociale difficile du pays, encore aggravée par les sanctions internationales, a manifestement amené Pyongyang à continuer à appliquer un changement d'accent dans sa politique, passant de l'ancienne politique unilatérale de « l'armée d'abord » (la fameuse « politique de Songun ») sous Kim Jong-il, à une double politique qui, aujourd'hui, associe une défense forte au développement économique. Récemment, le Parti du travail de Corée décidait plus clairement encore de « renvoyer les militaires dans les casernes »[3] et de « continuer à intensifier » le développement économique. Reste à savoir ce que tout cela peut vouloir dire mais, quoi qu'il en soit, pour ce faire, un environnement international stable et pacifique est nécessaire, en même temps que le développement de liens (politiques et économiques) avec les pays voisins.

Quelles sont les perspectives ?

Il est difficile de prévoir comment les choses vont évoluer. en effet, le chemin est encore long. Nous nous trouvons devant une longue période incertaine de négociations complexes, parsemées de difficultés diplomatiques, politiques et techniques. 

Dans le camp américain, on a opté (provisoirement?) pour le dialogue et les négociations, sans toutefois renoncer à la pression économique et militaire. Ainsi, à court terme, un dangereux conflit militaire, comportant un risque réel de conflit nucléaire, n'est pas à l'ordre du jour. Mais si, demain, les  États-Unis en venaient à envisager les choses autrement, le cabinet belliciste de Trump pourrait très bien battre à nouveau les tambours de guerre. En dehors des 32 000 soldats américains en Corée du Sud, la présence militaire des États-Unis dans la région est tout aussi écrasante : 40 000 hommes répartis sur 112 bases au Japon – la Septième Flotte, qui comprend de 50 à 70 navires et sous-marins, 140 avions de combat et un porte-avions (l'USS Ronald Reagan !), – une présence militaire également dans des bases en Thaïlande, aux Philippines et à Singapour – l'île de Guam comme une sorte de « porte-avions sur la terre ferme » ­­–, le tout sous le « Pacific Command » de l'armée américaine qui, lui-même, compte encore 40 000 autres militaires dans son quartier général de Hawaii.[4]

Nous savons que Trump et les faucons qui l'entourent (comme le conseiller à la sécurité John Bolton) ne se sont pas mués en agneaux du jour au lendemain. L'objectif stratégique des États-Unis reste de s'en prendre à la Chine afin de maintenir l'hégémonie américaine par tous les moyens. Et, pour ce faire, Trump sème également la guerre et le chaos au Moyen-Orient, en Syrie, contre le peuple palestinien, contre l'Iran. Trump se retire plus facilement aussi des accords internationaux (l'accord nucléaire avec l'Iran, l'accord climatique de Paris) qu'il n'y souscrit. Un important journal chinois a déjà mis en garde : « Les États-Unis ont renversé les régimes de Kadhafi et de Saddam et ils se sont retirés de l'accord nucléaire avec l'Iran. Les Américains se sont toujours méfiés d'être trompés par les Nord-Coréens. Mais ils feraient mieux de se demander sérieusement pourquoi à son tour Pyongyang devrait avoir confiance en Washington. »[5]

Par ailleurs, un processus de dialogue, de désarmement et de paix ouvre pas mal de perspectives pour la région – si les acteurs régionaux peuvent faire valoir leur propre souveraineté et peuvent se garder de l'impérialisme américain ou, du moins, forcer ce dernier à se mettre en veilleuse. Là, naturellement, la Chine jouera un rôle de premier plan. Il y a aussi l'Organisation de coopération de Shanghai, le lien de collaboration dont, outre la Chine, font également partie la Russie, les républiques d'Asie centrale, l'Inde et le Pakistan et qui recherche une collaboration positive avec l'Iran également. Et il y a la Corée du Sud elle-même qui vise une collaboration économique dans toute la péninsule coréenne et avec la Chine. On rêve déjà d'un train à grand vitesse qui relierait la ville frontalière du Nord de la Chine Dandong au port sud-coréen de Busan, en passant par Pyongyang et Séoul. Il est également question d'importantes réserves off-shore de pétrole au large de la côte nord-coréenne et d'importants gisements de métaux rares dans le sous-sol nord-coréen. Leur exploitation et leur développement seront-ils profitables aux pays concernés et à leur population ? Ou bien est-ce que ce sont les multinationales occidentales qui vont s'en accaparer le profit ? Dans le jeu politique et diplomatique autour de la Corée, de telles considérations économiques et géostratégiques sont évidemment fortement présentes à l'arrière-plan. 

Conclusion : c’est certes une bonne chose qu'existe désormais une possibilité d'évolution vers une paix durable, mais il sera certainement nécessaire de continuer à lutter activement contre le danger de guerre et contre la mainmise de l'impérialisme américain sur la région.

[1]          Terzake sur Eén (VRT), 12 juin.

[2]          Qiushi, 17 mai.

[3]          Le Monde diplomatique, juin 2018.

[4]          The Guardian, 9 août 2017.

[5]          Global Times, 23 mai.