Le temps de travail « élastique » : travailler jusqu’à 45, 48, 50 heures par semaine… ?

L’annualisation du temps de travail signe-t-elle l’arrêt de mort de la semaine des 38 heures ? On pourra travailler jusqu’à 45 heures. « 48 heures », renchérit le libéral Alexander De Croo. « 50 heures », peut-on lire dans la presse. C’est la surenchère pour la « semaine de travail élastique », néfaste pour notre vie familiale, notre santé et notre portefeuille.

Le gouvernement propose désormais d’annualiser le temps de travail, c’est-à-dire que l’on calculerait dorénavant le nombre d’heures prestées sur la totalité de l’année et non par semaine. « Les employeurs pourront faire travailler leurs collaborateurs jusqu’à 11 heures par jour ou 50 heures par semaine, et compenser durant d’autres semaines par des jours de travail plus courts. (…) Grâce à la liberté accrue, la durée du travail pourra être mieux adaptée aux souhaits de l’entreprise et à ceux du travailleur individuel. C’est une situation gagnant-gagnant », prétend le ministre Peeters (Le Soir, 8 avril 2016). Et c’est à la fin de l’année qu’on calculera si vous avez dépassé la limite ou pas pour vous payer d’éventuelles heures supplémentaires, pour lesquelles il n’y aura plus de sursalaire ni de récupération.

Néfaste pour la famille

Claudia a travaillé à la chaîne chez Audi Bruxelles, l’exemple le plus connu d’annualisation du temps de travail en Belgique, négocié avec les syndicats. « Nous avons eu plusieurs samedis de travail d’affilée, c’était très pénible, confie-t-elle. Travailler à la chaîne 6 jours sur 7, particulièrement quand on termine à 22h le samedi et qu’on recommence à 6h le lundi (et certains se lèvent à 3h parce qu’ils habitent loin), c’était infernal. Je suis jeune et en forme, mais j’avais vraiment du mal. »

Annualiser le temps de travail, cela peut vouloir dire travailler six jours par semaine pendant trois semaines puis quatre jours pendant les deux semaines suivantes, puis de nouveau cinq jours mais le dimanche compris, tout cela en fonction des besoins de la production et non en fonction de votre vie de famille. Essayez toujours de demander congé pour vous occuper de votre enfant malade au moment où la production tourne à plein régime.

Caroline est nettoyeuse dans un hôpital, où il existe déjà une dérogation à la durée du travail, négociée entre patrons et syndicats. Elle a un contrat à horaire et jours variables, avec annualisation des heures : « Je reçois un horaire provisoire un mois à l’avance, explique-t-elle. Je vois que la semaine X je dois travailler 2 jours au lieu de 5. Je me dis que je vais prendre deux jours de congé, pour avoir toute la semaine de libre. Je demande (et je reçois) deux jours de congé. Et que vois-je sur mon horaire définitif ? Qu’ils me font travailler deux autres jours dans la semaine en question. Qu’est-ce que ça change de prendre congé si je dois quand même faire mon nombre d’heures sur le mois ? »

Autre témoignage : « Mon épouse travaille dans le milieu hospitalier, les heures supplémentaires ne se récupèrent pas selon le bon vouloir des infirmières, mais d’après un logiciel informatique qui prévient la chef de service que le quota d’heures supplémentaires est dépassé. La chef de service n’a donc qu'une alternative, mettre mon épouse en récupération d’heures et cela qu’elle le veuille ou pas. » (www.lameuse.be 7 avril)

Dans la construction, cela veut dire travailler davantage à la belle saison et rester à la maison en janvier. Dans le commerce, il sera difficile de prendre ses congés en juillet, parce que le patron aura besoin de tout le personnel pour la période des soldes. En revanche, il vous enverra en congé en mars ou octobre, quand les enfants sont à l’école et ne peuvent pas partir en vacances. Quand les entreprises commerciales décident d’ouvrir les magasins 7 jours sur 7 ou de livrer le client dans les 24 heures pour augmenter leur chiffre d’affaire et donc leurs bénéfices, elles imposent les horaires de dimanche et de nuit aux travailleurs qui n’ont pas le choix. Et les heures de soirée, de nuit ou de dimanche deviennent des heures « normales », donc sans sursalaire. 

Néfaste pour la santé

John, infirmier, connaît déjà les conséquences des horaires de travail annualisés : « Nous sommes une soixantaine dans mon service. En quelques mois, cinq collègues sont tombés en burn-out, depuis que l’hôpital court après un label de qualité international.»

Le travailleur est encore plus soumis au stress, ce qui augmente les risques d’accident de travail (on a moins de réflexes après 10 heures de boulot), d’épuisement et de burn-out. Le risque d’accident vasculaire cérébral (AVC) augmente parallèlement à la durée du travail : 10 % de plus chez les personnes travaillant entre 41 et 48 heures et 27 % de plus chez ceux travaillant entre 49 et 54 heures (étude publiée dans la revue médicale The Lancet, 20/08/2015).

Mauvais pour le portefeuille

Sur le plan salarial, les conséquences seront également énormes. Il n’y aura plus de sursalaire pour les heures supplémentaires éventuelles, qu’on calculera au bout d’un an. Que vous prestiez 45 heures ou 28, vous serez payé 38 heures. Mais ce qui dépasse 38 heures ne sera pas payé en « sursalaire ». Fini la possibilité de mettre un peu de beurre dans les épinards à la fin du mois en acceptant de faire quelques heures de plus. Dans les systèmes à horaires variables (commerce, nettoyage, non marchand, gardiennage, feux continus,...), les patrons pourraient ainsi supprimer tous les sursalaires pour les heures « inconfortables ». Le dimanche ne serait pas payé plus cher que le mardi ou le jeudi. C’est déjà le cas en France depuis l’instauration de la loi Macron l’année dernière : Philippe, délégué CGT chez Securitas à Lyon : « Chaque entreprise peut assouplir à sa façon la loi sur les 35 heures. Notre patron veut en profiter et arriver à une moyenne de 35 heures par semaine sur 13 semaines de travail. Nous avons fait nos calculs et au final, sur l’année, on pourrait arriver à perdre l’équivalent des jours fériés. C’est la porte ouverte à toutes les dérégulations. Nous faire travailler tous nuit et jour pour le même prix, voilà ce qu’il veut. » (Solidaire, 10 avril 2015).

Adapter le travail au rythme des travailleurs : la semaine de 30 heures

L’annualisation du temps de travail fait partie d’un paquet préparé par le ministre Peeters pour « moderniser » le droit du travail (http://solidaire.org/articles/travail-sur-mesure-le-tailleur-attentif-aux-patrons). Peeters plaide pour l’instauration du travail intérimaire à durée indéterminée, pour des contrats zéro heure au lieu de temps partiels, pour une refonte des systèmes de congé,… En résumé, pour le travail archi-modulable, la flexibilité avant tout. « C’est ce qu’il appelle des “terrains d’essai”, ou des “expérimentations dans l’emploi” », écrivait Peter Mertens le 8 mars dans une carte blanche pour Le Vif. « Avec ses “terrains d’essai”, le ministre Peeters recule encore de quelques échelons en direction du travail précaire. Mais l’économie numérique moderne n’a pas besoin d’un précariat. Bien au contraire. Il existe aussi un tout autre modèle. Bien meilleur, bien plus social, bien plus respectueux des gens et bien plus sûr. Une redistribution générale du travail qui non seulement aidera bien plus de gens à trouver du boulot, mais qui fera en même temps baisser considérablement les facteurs de stress et de surmenage. Au lieu d’inventer des absurdités comme l’annualisation du temps de travail, les contrats zéro heure, les contrats yo-yo ou le travail intérimaire à vie, il serait  bien plus judicieux d’opérer un choix de société tourné vers l’avenir, celui de la semaine de 30 heures. Une manière de travailler où les gens ne sont pas en permanence suspendus à une ficelle, mais où ils peuvent à nouveau gérer leur propre vie. »

Peeters, le gouvernement et le patronat veulent imposer aux travailleurs le rythme de la production et du marché. La semaine de 30 heures, elle, permet d’adapter le travail au rythme des travailleurs.