« Les économies dans les soins de santé se font sur le dos des patients »

Le gouvernement vient d’annoncer qu’il allait économiser 355 millions d’euros dans le secteur des soins de santé. Aux dépens de qui ? Avant tout du patient. Explications du Dr Dirk Van Duppen, spécialiste du secteur de la santé du PTB.

 

Existe-t-il encore de la marge pour des économies ?

Dirk Van Duppen. Bien au contraire. Enormément de besoins ne sont pas rencontrés. Une étude européenne a montré que de plus en plus de Belges reportent un traitement médical pour raisons financières. En 2008 déjà, 14 % des Belges postposaient un traitement pour raisons financières, alors qu’en 2003 ce n’était encore que 8 %. Ce chiffre augmente de manière quasi exponentielle.

Les besoins sont pourtant très grands. Il y a, par exemple, une grande demande de remboursement de psychothérapie. Des études montrent que de plus en plus de gens souffrent de dépressions, de troubles du sommeil, de troubles de l’angoisse et de tendances suicidaires. Le besoin de psychothérapie est gigantesque, et cela va encore augmenter avec la crise. Le gouvernement refuse cependant d’en organiser le remboursement.

Le besoin de psychothérapie est gigantesque, et cela va encore augmenter avec la crise. Le gouvernement refuse cependant d’en organiser le remboursement

Dans le système des soins de santé existe ce qu’on appelle la norme de croissance. Ce qui veut dire que le budget pour ce secteur doit augmenter annuellement.

Dirk Van Duppen. La norme de croissance dans l’assurance-maladie a été introduite il y a une dizaine d’années pour trois raisons : l’augmentation du vieillissement, les coûts croissants du progrès technologique et les besoins non satisfaits. Il suffit de constater les grosses sommes que doivent payer de leur poche les patients atteints de cancer pour les soins, les antidouleurs, les soins à domicile… C’est un scandale.

Cette norme de croissance de 4,5 % au-dessus de l’inflation est aussi négociée entre les partenaires sociaux en échange d’une baisse des cotisations patronales à la sécurité sociale. Mais la norme de croissance a été ramenée à 3 % par le gouvernement Di Rupo ; et maintenant, le gouvernement Michel-De Wever va encore la diminuer à 1,5 %.

 

Le budget pour les soins de santé augmente de 456 millions, et cependant 355 millions doivent être épargnés...

Dirk Van Duppen. Le budget augmente en effet de 1,9 %, mais ce n’est pas plus que l’inflation. Les besoins réels sont beaucoup plus élevés. En limitant l’augmentation du budget pour les soins de santé à 456 millions d’euros, le gouvernement va devoir épargner 355 millions supplémentaires. Lorsqu’ils affirment qu’ils vont tout de même respecter une norme de croissance de 1,5 %, je m’interroge sérieusement.

 

Selon vous, où faudrait-il épargner ?

Dirk Van Duppen. Eh bien, nous sommes aussi pour des économies, mais pas sur le dos des patients. Nous voulons aller chercher l’argent chez Big Pharma (le surnom donné à l’industrie pharmaceutique et son lobby, NdlR) et chez les riches spécialistes. Notre Plan Cactus présente plusieurs de propositions de ce type. Et nous estimons que cet argent doit être réinvesti dans l’assurance maladie.

Notre Plan Cactus propose d’épargner sur les gaspillages dans l’assurance maladie. Nous proposons d’instaurer le modèle « kiwi » pour faire baisser les médicaments et le matériel médical ; nous voulons nous attaquer aux suppléments d’honoraires exorbitants des riches spécialistes, et mettre fin à la surconsommation de la médecine à la prestation. Certains riches spécialistes ont un revenu deux à trois fois plus élevé qu’un Professeur en médecine. C’est de cela qu’il s’agit.

Nous voulons que l'argent soit utilisé pour rendre les soins de première ligne gratuits pour tous, pour faire baisser le prix des médicaments, pour créer les emplois indispensables dans le secteur des soins

A quoi le PTB voudrait-il consacrer cet argent ?

Dirk Van Duppen. Nous voulons que cet argent soit utilisé pour rendre les soins de première ligne gratuits pour tous, pour faire baisser le prix des médicaments, pour créer les emplois indispensables dans le secteur des soins. Si 900 000 Belges doivent reporter leurs soins de santé, comme il ressort d’une récente étude de l’Union européenne, c’est qu’il y existe là un grand besoin.

Cet argent revient à l’assurance maladie et il doit être investi dans les besoins non remplis. Il ne peut pas être utilisé pour combler les puits de dettes de l’État qui ont été causés par la spéculation des banques. Notre philosophie est donc totalement différente.

Le gouvernement ne fait-il rien sur ces points ?

Dirk Van Duppen. Les interventions du gouvernement sont minimes par rapport aux groupes d’intérêts de l’industrie pharmaceutique et aux spécialistes, alors que l’on épargne toujours plus sur le dos des patients. Le gouvernement augmente le ticket modérateur pour des spécialistes comme les gynécologues, les ophtalmologistes… Cela, c’est bien sûr directement sur le dos des patients, alors que des centaines de milliers de gens postposent leurs soins de santé à cause du prix trop élevé du ticket modérateur.

 

Une mesure frappante : après un accouchement, les femmes doivent quitter l’hôpital plus rapidement.

Dirk Van Duppen. On veut que les gens quittent plus vite les hôpitaux. Ce problème est déjà présent depuis un certain temps. En effet, certains traitements sont facturés à un prix forfaitaire. On constate donc que les gens sont renvoyés prématurément chez eux, simplement parce qu’ils ne sont plus rentables.

On va pousser les patients à une hospitalisation réduite en élevant les seuils financiers. Mais, si on renvoie les gens trop tôt de l’hôpital, cela peut à terme être contreproductif, même financièrement. On observe déjà maintenant que des patients sont renvoyés trop vite chez eux alors que leur situation à domicile n’est pas appropriée, ce qui fait entraîne des complications et les personnes doivent parfois être à nouveau hospitalisées.

Cela va aussi arriver avec des mères qui viennent d’accoucher. Si la situation chez elles n’est pas adaptée, elles peuvent difficilement rentrer plus tôt. Certaines mères peuvent mieux se reposer à l’hôpital après un accouchement, et elles doivent avoir ce droit. Mais pour des mères qui peuvent – et qui veulent – rentrer chez elles, cela doit également être possible.

En augmentant le ticket modérateur, en pénalisant financièrement si on reste plus longtemps à l’hôpital, etc. le gouvernement fait porter les économies par les patients

Mais il faut alors que les soins à domicile soient plus développés et mieux financés...

Dirk Van Duppen. Dans la situation actuelle, les soins à domicile sont effectués par des sages-femmes indépendantes, et elles demandent souvent des honoraires supplémentaires. Les soins à domicile doivent donc effectivement être mieux financés. Et, en effet, ce n’est qu’alors que des femmes qui viennent d’accoucher peuvent rentrer plus tôt chez elles. Mais, dans ce cas, cela doit s’effectuer dans une optique orientée vers le patient et non vers l’argent, comme le fait actuellement le gouvernement.

Lorsqu’on augmente les tarifs des tickets modérateurs pour faire rentrer de l’argent, on crée une médecine à deux vitesses : l’une pour ceux qui peuvent se permettre tous les soins nécessaires à domicile, et l’autre pour ceux qui ne le peuvent pas. Quoi qu’il en soit, en augmentant le ticket modérateur, en pénalisant financièrement si on reste plus longtemps à l’hôpital, etc. le gouvernement fait porter les économies par les patients.

 

Dans son accord, le gouvernement indique aussi qu’il veut centraliser certaines interventions et les attibuer aux hôpitaux qui ont le plus d’expérience et d’expertise pour celles-ci.

Dirk Van Duppen. Nous ne sommes pas opposés à cela, au contraire, mais nous craignons que l’on veuille traiter certaines situations d’abus pour casser tout le fondement du système solidaire des soins de santé. De cette manière, le gouvernement veut peut-être rembourser seulement certains traitements si ceux-ci ont lieu dans un centre spécifique.

Mais cela peut à nouveau constituer un terreau pour une médecine et des soins à deux vitesses. La raison la plus importante pour laquelle il existe une telle croissance sauvage de disciplines médicales, c’est que les hôpitaux sont mis en concurrence pour faire rentrer de l’argent. C’est la pensée de marché dans les soins qui mène à de telles situations inadmissibles.

Or, le gouvernement ne s’attaque pas du tout à la pensée de marché. Au contraire, on va encore stimuler davantage de gens à faire eux-mêmes leurs soins à domicile ou à faire appel à des instances privées afin de raccourcir la durée d’hospitalisation. C’est ce qui a été imposé à l’extrême aux Pays-Bas. Les soins à domicile publics y ont été démantelés, tout a été privatisé. On a donné des subsides aux plus pauvres pour qu’ils achètent leurs soins sur le marché. Mais, au bout du compte, cela mène à des soins de santé orientés vers l’argent et pas vers les patients.

Ce qui figurait certes dans l’accord de gouvernement, c’est la généralisation du système du tiers-payant pour les gens à moindre revenu. En soi une bonne mesure, mais au Comité de l’Inami (Institut national d’assurance maladie), il a déjà été dit que celle-ci était postposée. Les mesures promises qui semblaient à première vue positives sont les premières qui tombent quant il faut épargner…