19 mars 2015, Place de la Monnaie à Bruxelles (10.000 personnes) (Photo Solidaire, Dieter Boone)

Logique que les grands patrons ne veulent pas de grève... contre leur propre programme

Karel Van Eetvelt, le président de l’UNIZO (Union des entrepreneurs indépendants), est en rogne contre la CGSP, la centrale des services publics de la FGTB. Mi-mars, la CGSP annonçait une grève nationale dans les services publics pour le 22 avril. « Ils font du tort aux entreprises. C’est une prise d’otage de l’économie, et je ne l’accepte pas. Cette fois, ils vont avoir affaire à moi », a directement réagi Van Eetvelt dans l’hebdomadaire Knack du 12 mars. Aujourd’hui, l’escalade de la campagne patronale contre les grèves monte d’un nouveau cran.

L’escalade

Un peu plus tôt, la Fédération des entreprises belges (FEB) et la fédération des patrons flamands (VOKA) avaient déjà désapprouvé la grève de la CGSP. Ce mercredi 8 avril, les patrons ont bloqué la concertation sociale flamande sur le plan de l’emploi. Les employeurs ont refusé d’encore s’asseoir à table tant que la grève annoncée par la CGSP pour le 22 avril ne serait pas annulée1. C’est une nouvelle escalade dans la campagne patronale contre les grèves. Depuis des semaines déjà, les organisations patronales propagent activement l’idée que les patrons n’ont rien à voir avec les mesures gouvernementales. Et que, par conséquent, « cela ne se fait pas », dans la lutte contre le gouvernement, d’utiliser l’arme de la grève. Mais est-il vrai que les fédérations patronales n’ont rien à voir avec les mesures du gouvernement ?

Le gouvernement Michel - De Wever agit pour le compte des grandes entreprises

Avant les élections du 25 mai 2014, tant la FEB que le VOKA avaient fait figurer leurs propositions dans leurs mémorandums respectifs2. Toutes les mesures contestées du gouvernement Michel - De Wever figurent littéralement dans les divers mémorandums de la FEB et/ou du VOKA. Voici un résumé des mesures les plus essentielles : 

Au cours des cinq années à venir, le gouvernement va économiser jusqu’à 11 milliards via des mesures structurelles. Le VOKA prônait dans son mémorandum : « Pour garantir la validité de nos finances publiques à l’avenir, un effort d’au moins 10 milliards d’euros est nécessaire au cours de la prochaine législature. » Jo Libeer, administrateur délégué du VOKA, écrivait : « Au cours de la prochaine législature, nous devrons réaliser deux objectifs importants en même temps : aussi bien mettre de l’ordre dans le budget de chaque gouvernement que restaurer la compétitivité des entreprises. »3

Le gouvernement relève l’âge de la pension à 67 ans. Et veut que tout le monde soit disponible pour le marché de l’emploi jusqu’à sa pension. Dans le mémorandum du VOKA, on peut lire : « La disponibilité pour le marché de l’emploi est portée jusqu’à l’âge de la pension et étendue à tous les demandeurs d’emploi. L’âge de la pension sera relevé progressivement jusque 67 ans. »

Le gouvernement limite le crédit temps et les aménagements de fins de carrière. C’est totalement dans la ligne du mémorandum du VOKA : « Le crédit temps sans motif est supprimé. Les aménagements de fins de carrière ne peuvent débuter que cinq ans avant l’âge de la pension et uniquement si on a contribué à la sécurité sociale en travaillant pendant 35 ans. » 

Le gouvernement veut porter les conditions d’âge de la prépension à 62 ans pour finalement enterrer la prépension. Voici ce qui figure dans le mémorandum de la FEB : « Le système du chômage avec supplément d’entreprise (= la prépension, NdlR) sera progressivement supprimé. »

Le gouvernement veut détricoter les pensions des fonctionnaires. Voici ce qui figure littéralement dans le mémorandum de la VOKA : « Les pensions des fonctionnaires ne seront plus calculées sur les rémunérations des 5 ou 10 dernières années de la carrière, mais sur toute la carrière, comme dans le secteur privé. La péréquation des pensions (système qui prévoit de revoir les pensions tous les deux ans en fonction de l’évolution des traitements, NdlR) des services publiques sera supprimée. » 

Le gouvernement veut réduire les cotisations des employeurs à la sécurité sociale, de 33 % à 25 %. Le mémorandum de la FEB préconisait : « Ramenez le tarif général de la cotisation patronale à 25 %. » Le VOKA exige une « diminution des cotisations patronales pour un total de 8,9 milliards d’euros ».

Avec le saut d’index, le gouvernement entend réduire les coûts salariaux des entreprises. C’est tout à fait en accord avec les mémorandums du VOKA et de la FEB qui, en divers endroits, préconisaient une réduction des charges sur le travail (lisez « la réduction des coûts salariaux »).  

Le gouvernement diminue les moyens alloués aux services publics. Ce faisant, il suit le conseil du VOKA qui dit : « En 2019, l’accroissement des dépenses publiques doit être réduit de 10 milliards d’euros. » Pour financer la réduction des cotisations pour les entreprises, le VOKA préconise que « tous les gouvernements de notre pays réduisent de 4 à 4,5 milliards par an l’accroissement de leurs dépenses communes. Au total, pour tous les gouvernements mis ensemble, il convient d’éviter 21 milliards de dépenses supplémentaires au cours des 5 années à venir. »

 

Quand on lit les mémorandums de la FEB et du VOKA, on ne peut tirer qu’une seule conclusion : ce gouvernement roule pour les 1 % les plus riches de notre pays. Et ces 1 % de riches sont liés aux grandes entreprises. La N-VA, qui dirige ce gouvernement, est le parti qui a obtenu 30 % des voix, mais qui ne défend que les intérêts des 1 %. Et c’est pourquoi les 99 % doivent subir des restrictions, économiser, travailler plus dur et plus longtemps, payer plus cher pour les services publics...

Sans grèves, on ne peut pas influencer la politique gouvernementale

Si on veut mettre ce gouvernement sous pression, on ne peut faire autrement que de viser les commanditaires de ce gouvernement. Le moyen le plus fort pour le faire est la grève. Quand la résistance sociale récente a-t-elle été la plus forte ? Le 15 décembre, directement après les grèves. À l’époque, le gouvernement était dos au mur. La résistance sociale a fait grimper très haut la division entre la N-VA et le CD&V. De même, les contradictions chez les employeurs mêmes se sont accrues aussi. Il ne s’est pas passé un jour sans que, dans les journaux, l’un ou l’autre employeur ne prenne ses distances vis-à-vis du saut d’index. Le 30 décembre, De Tijd écrivait que les plaintes des patrons avaient énormément accru la pression sur le gouvernement. Ce n’est qu’après la suspension des actions et en particulier des grèves que cela s’est calmé de nouveau du côté patronal et que la pression sur le gouvernement a diminué. Les patrons ne savent que trop bien pourquoi ils tirent ainsi à boulets rouges sur l’arme de la grève. Sans grèves, on ne pourra pas obliger ce gouvernement à faire marche arrière.

Les leçons de notre histoire nationale

Les grèves générales ont toujours été une arme de la classe ouvrière belge dans sa lutte contre les gouvernements antidémocratiques et antisociaux. La grève générale de 1886 avait abouti à l’introduction de la première législation sociale. La grève générale de 1893 avait conduit à l’introduction du vote plural. Auparavant, les travailleurs n’avaient pas le droit de vote. La grève générale de 1936 a eu pour résultat une première semaine de congés payés. Sans ces grèves qui, bien sûr, ont « fait du tort à l’économie », les gouvernements n’auraient jamais rien concédé du tout.

 

1. Gazet Van Antwerpen, 8 avril 2015 • 2. Mémorandum de la FEB ici , Mémorandum du VOKA ici. Toutes les citations sans renvoi, dans cet article, viennent de l'un de ces deux textes • 3. Lire plus ici