Photo Solidaire, Antonio Gomez Garcia

Manifestation du 6 novembre : « Cet hiver, ils couperont peut-être le courant, mais pas la résistance sociale »

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Lizz Printz

Ce 6 novembre, dans les rues de Bruxelles, de nombreuses organisations sociales, citoyennes, environnementales, culturelles, féministes… ont fait entendre leur mécontentement concernant les plans du gouvernement Michel-De Wever, aux côtés des syndicats. Hart boven Hard, le mouvement citoyen qui rassemble plus de mille associations de Flandre, a fait résonner son chant de résistance, d’espoir et de perspective différente.

120 000 personnes dans les rues de Bruxelles. Parmi eux, des hommes, des femmes, des jeunes, des syndicalistes, des artistes, des représentants de nombreuses organisations et associations des quatre coins du pays. Du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, aux éditions EPO, de l’organisation sociale Samenlevingsopbouw à Oxfam, en passant par l’association des pensionnés OKRA, le MOC, les Equipes populaires et leur équivalent flamand le KWB, Vie féminine, le CNCD, l’association des cinéastes Hors Champ, la JOC et son équivalent flamand le KAJ, des organisations étudiantes (FEF, AGL), le Conseil de la Jeunesse et Ambrassade… La liste est longue. Et la liste des raisons de leur présence aussi.

« Avec le nouveau gouvernement fédéral, la pauvreté et les inégalités vont encore croître, explique Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. On touche aux individus au plan financier, mais aussi aux droits collectifs. Le modèle de sécurité sociale solidaire est largement menacé au profit d’un modèle individualisant, assuranciel et concurrentiel. Ce qui n’aidera pas les gens à sortir de la pauvreté, bien au contraire, et la classe moyenne, elle, glisse vers l’appauvrissement. De plus, les syndicats et les mutuelles, subissent une attaque directe quant à leur pouvoir, à leur droit même d’exister. Il est donc important pour nous d’être présents, avec nos homologues flamands et bruxellois, pour lancer le message qu’une autre voie est possible. »

Les femmes dans la rue

La présence en force des femmes était particulièrement frappante. Dans les grands groupes syndicaux, dans les associations féministes (Femma, Vie féminine, Femmes prévoyantes socialistes, Université des femmes, Vrouwen Overlg Komitee, Marianne…), en petits groupes, comme ces copines aides-soignantes à domicile de Courtrai, venues en bigoudis, cache-poussière et fanfreluches… Logique : les mesures gouvernementales frappent les femmes de plein fouet.

Hafida Bachir, présidente de Vie féminine : « Les mesures annoncées par le gouvernement frappent très durement les femmes, ce qui ne fera qu’augmenter encore les inégalités hommes/femmes. Par exemple, l’allocation de garantie de revenu dans le cadre du travail à temps partiel sera fortement réduite : 79 % des personnes concernées sont des femmes. Le gouvernement veut aussi accroître la flexibilité, ce qui va rendre la conciliation entre travail et vie privée encore plus difficile. Et d’autres nouvelles mesures viennent encore durcir la politique d’austérité déjà pratiquée par le gouvernement précédent. La réforme des allocations d’insertion pour les jeunes entraîne des exclusions, dont deux tiers concernent des femmes, et 25 % des femmes seules avec enfant(s). Quant à l’âge de la pension anticipée, il est repoussé à 63 ans moyennant une carrière de 42 ans, ce qui rend son accès quasi impossible pour les femmes. »

Pour la première fois en manif

« Moi, je suis habitué à manifester de par ma profession, mais je rencontre ici des mouvements que je voyais rarement auparavant, explique Bruno Verlaeckt, de la Centrale générale de la FGTB. Cela signifie que la résistance s’élargit. Je pense aussi qu’un revirement est enclenché dans l’opinion publique. Ce que font aujourd’hui les écrivains Tom Lanoye, Erwin Mortier et Stefan Hertmans à la foire du livre d’Anvers n’est par exemple pas à sous-estimer » (Les trois écrivains ont annulé leur interview sur la Première Guerre mondiale pour protester contre le gouvernement, NdlR).

« On n’a jamais vu ça, raconte Felipe Van Keirsbilck, secrétaire de la CNE (CSC). Les travailleurs venaient près des délégués pour leur dire : “Je veux manifester jeudi, comment je fais ?“ Des travailleurs qui ne sont pas affiliés à un syndicat sont venus à notre rencontre pour venir à Bruxelles aujourd’hui. Beaucoup de gens qui n’ont jamais manifesté sont là. Les gens voient les effets de l’austérité. L’austérité aggrave les choses, elle n’est pas le remède mais le problème. »

Frieda, de l’association Welzijnszorg, explique : « Nous voulons montrer l’importance du milieu associatif. Ce n’est en effet pas un hasard si cette coalition s’en prend si fortement à ce secteur. » Son voisin approuve : « Pour démanteler la sécurité sociale, il faut d’abord museler les syndicats et l’associatif. »

Bart De Wever, « Er is wél een alternatief » !

La manifestation a certes été un fourmillement de groupes et gens très divers, mais le nid d’aigle temporaire de Hart boven Hard n’est passé inaperçu pour personne. Hart boven Hard ? La plateforme citoyenne qui rassemble plus de mille organisations du nord du pays, initiée il y a deux mois, et qui était présente en force ce 6 novembre.

A l’approche de la place De Brouckère, la grande banderole de Hart boven Hard était déployée au-dessus du passage de la foule, des dizaines de personnes brandissaient des pancartes avec les mots « care », « research », « arts » et de nombreuses autres distribuaient des tracts reprenant trois « hartenwensen » (des revendications appelées « souhaits du cœur ») pour une société différente. Intitulé : « Er is wél een alternatief » (il y a bien une alternative). Une réponse anticipée à Bart De Wever qui déclarait sans gêne quelque heures après la manifestation qu’il n’y avait pas d’alternative à cette politique.

Selon Kate MacIntosh, une artiste de Nouvelle-Zélande qui vit depuis quatorze ans à Bruxelles, « nous vivons un basculement idéologique, toute la société est retaillée selon un moule néolibéral. Et pour lutter contre cela, nous devons tous tirer à la même corde. »

Tirer à la même corde, l’unité dans la lutte, Tous ensemble : ces expressions sont aussi anciennes que le mouvement social, et ils résonnaient fortement cet après-midi-là, et de manière ininterrompue.

Ce qui a sauté aux yeux, par exemple, c’était le gentil géant, déjà présent lorsque Hart boven Hard était allé remettre sa Déclaration de septembre alternative au Parlement flamand. Le géant de carton-pâte, habité par l’artiste plasticien et acteur Benjamin Verdonck, faisait sans aucun doute son effet, acclamé par un groupe de métallos liégeois – avec lequel il a tenté d’engager la conversation. Pas simple, vu la différence de taille.

Et c’est ainsi une bonne dose de confiance en ses propres capacités qui est distillée. Ce n’est pas pour rien que Hart boven Hard cite l’écrivain Willem Elsschot sur son dépliant : « Les grands ont le pouvoir, mais les petits sont nombreux et le tigre ne peut résister aux fourmis. » Et, comme l’a dit le Professeur Jan Blommaert : « Cet hiver, ils couperont peut-être le courant, mais pas la résistance sociale. »

Photos Solidaire, Salim Hellalet, Vinciane Convens, Martine Raeymaekers, Antonio Gomez Garcia