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Message de Peter Mertens pour le 1er Mai :: Sans travailleurs, pas de richesse

auteur: 

Peter Mertens

Dans toute l’Europe, le 1er Mai 2013 sera à nouveau une journée d’action internationale, combative et revendicative. Le 1er Mai, ceux qui créent la richesse descendent dans la rue : ceux qui font tourner la production, les mêmes qui paient aussi des impôts. Ils ont une vision de l’avenir plus que jamais progressiste et émancipatrice.

 

En 1888, voici précisément 125 ans, le congrès de l’American Federation of Labor décidait de faire du 1er mai une journée d’action en faveur de la journée des huit heures. La proposition a été reprise lors du congrès fondateur de la IIe Internationale, en juillet 1889, à Paris. « Nous décidons qu’une grande manifestation sera organisée à date fixe de sorte que, dans tous les pays en même temps, le même jour, les travailleurs exigent des autorités qu’elles ramènent légalement la journée de travail à huit heures », exposait la résolution. L’année suivante, des masses gigantesques défilaient dans les rues de France, à Vienne, à Barcelone, à Stockholm et à Londres. Lors de cette première journée d’action du 1er Mai, pas moins de 150 000 travailleurs, hommes et femmes, faisaient grève en Belgique. Bruxelles comptait 25 000 manifestants, Charleroi 20 000, Frameries 17 000, Gand, Anvers et Liège chacune 10 000, et Louvain 7 000 participants. Dès son origine, le 1er Mai a été international, combatif et revendicatif.

Tout ce que le mouvement ouvrier a obtenu dans ce pays, il l’a obtenu en s’organisant, en menant des actions et en construisant des rapports de force.

Le 1er Mai est le jour où les travailleurs disent : « Sans nous, pas de richesse. » C’est une réponse à l’idéologie qui décrit les patrons comme une sorte d’« élite éclairée », d’où émane toute richesse. À la fin du 19e siècle, l’influent sociologue William Graham Sumner affirmait : « On les a nommés capitaines d’industrie. L’analogie de cette appellation avec les chefs militaires n’est pas trompeuse. Les grands dirigeants du développement de l’organisation industrielle ont besoin de ce talent : capacité de donner des ordres, d’assurer le commandement, courage et détermination. L’armée industrielle est toute aussi dépendante de ses capitaines que le monde militaire de ses généraux. Il existe de ce fait une grande demande de ces capacités requises. En disposer est un monopole naturel. » Des industriels, banquiers et hommes d’affaires tels des capitaines en qui il faut avoir une confiance aveugle. L’action collective, des syndicats combatifs, des grèves de 1er Mai, tout cela, serait de l’insubordination directe...

Les changements sociaux ont été construits d’en bas

Nous sommes aujourd’hui plus d’un siècle plus tard et, entre-temps, le monde a profondément changé. Mais, heureusement, les travailleurs ont continué à s’organiser. Tout ce que le mouvement ouvrier a obtenu dans ce pays, il l’a obtenu par sa propre force.

Des capitaines d’industrie continuent à rêver d’une société sans contre-pouvoir, sans syndicats combatifs, sans monde associatif critique.

Cela veut dire en s’organisant, en menant des actions et en construisant des rapports de force. Le droit d’organisation, le droit de grève, le droit de vote, les congés payés, la journée des huit heures et la semaine de quarante heures, la sécurité sociale… Tout cela a été obtenu à partir de la masse, souvent au bout de longs et durs conflits. « Les changements sociaux et politiques les plus radicaux ont été mis en place sous la pression d’une opinion publique exprimée avec véhémence, et non en premier lieu par le biais des élections et du Parlement », écrit le professeur Gita Deneckere. C’est donc une bonne chose que nous ayons cette histoire sociale et que le mouvement ouvrier de notre pays ne se soit pas résigné aux chants des sirènes le poussant à la soumission et à la passivité.

Pourtant, certains capitaines d’industrie continuent à rêver d’une société sans contre-pouvoir, sans syndicats combatifs, sans monde associatif critique. Aujourd’hui, ils utilisent la crise afin de modifier considérablement, une fois de plus, les rapports de force dans la société. Les bénéfices de productivité des multinationales n’ont jamais été aussi élevés, mais l’impitoyable bataille concurrentielle les contraint partout à restructurer, à fermer des entreprises et à jeter à la rue des dizaines de milliers de familles de travailleurs.

Les producteurs de richesse ont leur propre vision de l’avenir, et celle-ci est plus que jamais progressiste et émancipatrice.

En attendant, en Europe, plus de 26 millions de personnes sont sans travail et ce sont surtout les jeunes qui paient la note. Qui se retrouve sans travail n’a plus droit non plus à des allocations décentes. Ainsi, les chômeurs constituent à nouveau une gigantesque armée industrielle de réserve qui peut servir à exercer des pressions vers le bas sur les conditions de salaire et de travail. Les salaires sont gelés, l’index est menacé et, aujourd’hui déjà, manipulé et, partout en Europe, il devient plus facile pour les patrons de jeter les gens à la rue. Pendant ce temps, la flexibilisation du marché de l’emploi s’accroît, de même que les emplois intérimaires, temporaires ou les mini-jobs, qui ne rapportent même pas de quoi arriver à la fin du mois. L’Europe connaît déjà plus de 10 % de working poor, de travailleurs pauvres. Une chose est claire : les nouveaux rapports de force n’apportent pas une société de l’avenir, au contraire.

Pas du bla-bla de gauche, mais des actes

Ces trois dernières décennies, la richesse a énormément augmenté, mais les producteurs de cette richesse ont de moins en moins l’occasion de la voir de près. Celle-ci disparaît dans les poches des actionnaires, spéculateurs et multimillionnaires. Récemment, on apprenait que des criminels en cols blancs et sans conscience avaient placé plus de 25 000 milliards d’euros (25 et douze zéros !!!) dans des paradis fiscaux. Cette opération coûte à l’Europe mille milliards d’euros en rentrées fiscales et ce, chaque année. Ce montant suffirait pour créer plus de dix millions d’emplois dans l’enseignement, les soins de santé, les transports publics, la construction de logements sociaux et l’énergie renouvelable. C’est le contraire qui se produit; partout sur le continent, les équipements publics sont démantelés et, dans les administrations publiques, les emplois disparaissent massivement aussi.

Certains prétendent que le 1er Mai est « dépassé ». Ce sont les mêmes qui qualifiaient d’« obsolètes » les banques publiques, les pensions légales décentes, la fiscalité progressive et les emplois à temps plein bien rémunérés.

Dans toute l’Europe, ce 1er Mai 2013 sera de nouveau international, combatif et revendicatif. Bien sûr, certains prétendent que le 1er Mai est « dépassé ». Ce sont les mêmes qui, il n’y a pas si longtemps, qualifiaient d’« obsolètes » les banques publiques, les pensions légales décentes, la fiscalité progressive et les emplois à temps plein bien rémunérés. 25 000 milliards d’euros et 26 millions de chômeurs plus tard, nous voyons à quoi cette vision a abouti. Les producteurs de richesse ont, eux, leur propre vision de l’avenir, et celle-ci est plus que jamais progressiste et émancipatrice. Le 1er Mai, descendront dans la rue ceux qui font tourner la production, ceux qui créent la richesse, les mêmes qui paient aussi des impôts. Ils réclament des emplois stables et convenables, des emplois pour les jeunes. Ils demandent de bonnes écoles et des enseignants en nombre suffisant pour leurs enfants. Ils demandent des pensions décentes pour leurs parents. Ils demandent l’égalité, entre hommes et femmes et entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’en ont pas. Ils ne demandent pas du bla-bla de gauche, mais des actes. Bref, ils demandent qu’avec toute cette richesse qu’ils produisent, on construise un avenir, pas seulement pour eux-mêmes, mais surtout pour les générations de producteurs de richesse à venir.