Omar Barghouti  : « Il n’y a pas de justice pour les prisonniers palestiniens »

Le 27 février dernier, Omar Barghouti, invité par Comac et Intal, était à Louvain pour y donner une conférence sur la question des prisonniers politiques en Palestine. Omar Barghouti est palestinien, activiste engagé dans la défense des droits humains et cofondateur du mouvement international BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). Il a reçu en 2017 le Ghandi Peace Award.

Quels sont les objectifs et les revendications du BDS au sein de la société palestinienne ?

Omar Barghouti. Ce mouvement s’inscrit dans la longue tradition palestinienne de résistance non violente. Il s’inspire largement du mouvement anti-apartheid sud-africain, mais aussi du mouvement américain pour les droits civiques. Nous appelons à faire pression, de manière non violente, sur le régime israélien, ainsi que sur les institutions et les entreprises susceptibles de contribuer à faire reconnaître les droits humains de la population palestinienne par Israël. Nous visons à obtenir liberté, justice et égalité pour les Palestiniens. Nous réclamons dès lors un boycott académique, économique et culturel afin de mettre un terme à l’occupation et à l’apartheid, mais aussi à garantir aux réfugiés le droit de revenir dans leur logement, comme le prévoit le droit international.

En quoi la question palestinienne devrait-elle nous concerner, en Belgique ?

Omar Barghouti. En tant que contribuables d’un État démocratique, vous êtes en partie responsables des mesures que prennent les autorités de votre pays. Via, entre autres, son commerce d’armes et ses relations commerciales avec les colonies, l’État belge se rend complice des violations des droits humains perpétrées par Israël en Palestine. Chaque année, l’Union européenne achète pour 300 millions d’euros de produits fabriqués dans les colonies israéliennes. En tant que citoyens, vous pouvez faire pression sur les autorités, les institutions et les universités afin de mettre fin à ces actes de complicité.

La situation est souvent considérée comme un conflit entre groupes religieux. Qu’en pensez-vous ?

Omar Barghouti. Il s’agit d’un combat entre colons et colonisés. Chaque camp s’appuie sur diverses alliances divergentes. Par exemple, les Juifs progressistes d’Australie soutiennent notre lutte contre la colonisation, ce qui montre bien qu’il ne faut pas envisager ce conflit en termes ethniques ou religieux. Notre action est antiraciste et anticolonialiste. Nous rejetons toute forme de racisme, et notamment l’antisémitisme.

La KU Leuven a récemment annoncé qu’en raison de protestations de plus en plus vives, elle avait décidé de mettre fin à sa collaboration avec l’armée israélienne dans le cadre du projet de recherche LAW-train…

Omar Barghouti. Le comité national palestinien du BDS se réjouit de la fin de cette collaboration. On voit ainsi à quel point une campagne bien organisée et soutenue peut se révéler efficace. Nous tenons à remercier et féliciter les étudiants, les professeurs et toutes les personnes qui se sont impliquées dans cette campagne. Mais cela ne suffit malheureusement pas. Nous appelons les universités du monde entier à elles aussi cesser de se rendre complices des violations des droits humains par Israël. Et participer à des projets de recherche qui mènent Israël à commettre et justifier des crimes envers les Palestiniens est une manière de s’en rendre complice.

Ahed Tamimi, une jeune Palestinienne de dix-sept ans, a récemment fait parler d’elle après avoir été arrêtée pour avoir giflé un soldat israélien. Comment vous positionnez-vous par rapport à son acte ?

Omar Barghouti. 

Omar Barghouti. Il est important de replacer cet incident dans son contexte. Les habitants du village d’Ahed Tamimi manifestent chaque semaine pour protester contre la colonie israélienne illégale qui s’est emparée de la principale source d’eau locale. Ses parents et ses oncles ont été emprisonnés. L’un de ses oncles a été abattu par l’armée israélienne. Son cousin de quinze ans, Mohammed Tamimi, a reçu une balle en caoutchouc dans la tête une heure avant la gifle. Au moment des faits, Ahed Tamimi avait seize ans. C’est une jeune fille qui s’est opposée, à mains nues, contre une armée d’occupation lourdement armée.

Quelqu’un comme elle bénéficiera-t-elle d’un procès équitable ?

Omar Barghouti. Dans les territoires occupés, deux systèmes juridiques différents sont à l’œuvre. Vous avez d’une part les colons et d’autre part les Palestiniens qui sont jugés par des tribunaux militaires. Selon Amnesty International, Human Rights Watch et B’Tselem (une organisation israélienne de défense des droits humains), ces derniers ne reconnaissent aucun droit à une organisation de défense des droits humains palestinienne. Dans un tel système, 99 % des accusés sont condamnés. Il n’y a aucune justice pour les Palestiniens incarcérés les prisons isréliennes, dont des centaines d’enfants.

Donald Trump vient de reconnaître Jérusalem en tant que capitale de l’État d’Israël. Quel regard posez-vous sur cette décision ?

Omar Barghouti. Je pense qu’en soutenant aveuglément le gouvernement israélien, la droite xénophobe américaine lui accorde un niveau d’impunité jamais atteint. Donald Trump et le gouvernement israélien d’extrême-droite veulent donner l’impression que les décisions des États-Unis remplacent le droit international, comme s’ils étaient en mesure de se substituer aux instances du droit international pour décider de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas. Mais Donald Trump aura beau proclamer que Jérusalem est la capitale d’Israël, cela ne change rien au fait que ni le droit international, ni aucun autre État au monde ne reconnaissent la souveraineté d’Israël sur la région de Jérusalem. Sur le plan du droit international, l’occupation de Jérusalem-Est est illégale, quoi qu’en pense Donald Trump.

Quelles sont les conséquences de cette reconnaissance ?

Omar Barghouti. Nous constatons une montée en puissance de la colonisation israélienne, en particulier dans Jérusalem-Est occupée. La purification ethnique se poursuit, elle aussi. Nous voyons donc que l’impunité mène directement à un renforcement des crimes. D’autre part, le masque démocratique qu’arborait Israël est en train de tomber. De ce fait, le gouvernement israélien perd le soutien de progressistes européens et américains, mais aussi des Juifs américains. Je me rends souvent aux États-Unis et j’ai remarqué des changements importants chez les jeunes Juifs américains. En 2014, un sondage mené par le groupe de pression pro-israélien J Street a révélé que 46 % des Juifs non orthodoxes âgés de moins de 40 ans se déclaraient favorables à un boycott total d’Israël. C’est du jamais vu.

Article publié dans le magazine Solidaire de mai- juin 2018Abonnement.

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