Photo Solidaire, Salim Hellalet

Peter Mertens : « Un plan d’avenir pour le serrurier, la “mileurista” et la grand-mère »

auteur: 

Peter Mertens

Voici la version complète de l'introduction de Peter Mertens lors d’une rencontre au Metaforum du Hollands College de la KUL, à Louvain, le jeudi 26 septembre 2013. Un diagnostic des effets de la crise, et une prescription bien nécessaire.

Avec tous mes remerciements au Metaforum de Louvain et au professeur Jo Van Biesebroeck pour sa participation constructive à l’entretien.

Iker, le serrurier

Serrurier : qui tient une boutique où on peut faire faire des copies de clefs, faire ressemeler ses chaussures ou embosser une nouvelle plaque de voiture. Iker de Carlos est serrurier. Un jeune type de 22 ans, célibataire. On fait appel à lui à Pampelune (Espagne) : des familles qui se réunissent dans une seule maison, à douze ou treize, avec deux ou trois salaires. Les jeunes retournent à la maison des parents. Il faut donc beaucoup de copies de la clef.

Mais le bras armé de la Justice fait aussi appel à Iker. La police lui demande d’ouvrir la porte des logements dont il faut expulser les habitants. Il est payé 135 euros pour une telle effraction légale. En Espagne, l’an dernier, 115 familles étaient expulsées de leur maison chaque jour. Et ça continue toujours cette année, jour après jour. Aujourd’hui, le 26 septembre, tandis que nous parlons ici au Hollands College, plus de cent familles sont jetées à la rue. Au début de cette année, la Justice a demandé une fois de plus à Iker de Carlos de forcer une serrure. C’était chez une femme de 45 ans qui ne pouvait plus rembourser son prêt depuis six mois. « Quand je suis arrivé, la femme était sur son balcon, raconte Iker. Au moment où j’ai voulu forcer la serrure, elle a sauté du balcon. Heureusement, elle ne s’est pas tuée. Plus tard, dans la voiture, en retournant chez moi, je me suis dit : ça suffit, je n’aiderai plus les banques à mettre les gens à la rue. »

Il a appelé tous ses collègues de Pampelune, et ceux de toute la province de Navarre, et il a organisé le boycott des serruriers. Ils n’aident plus les banques à expulser les gens de leur logement.

Tandis que les Espagnols s’organisent contre la crise, le gouvernement espagnol s’organise contre ceux qui résistent. Récemment, le conseil de ministres espagnol a approuvé la proposition de réforme du code pénal qui tend à punir plus sévèrement les formes de résistance civile. On pourra bientôt punir d’une peine de prison effective des protestations pacifiques comme les sit-in de masse contre les expulsions des logements. On pourra aussi poursuivre les appels à la solidarité dans les médias sociaux, par exemple pour empêcher une expulsion, si par la suite l’action débouchait sur de la violence. Il suffit d’un tweet ou d’un statut Facebook pour encourir des poursuites.

Cette « loi Franco » jette à la poubelle deux générations d’acquis. Les droits de la deuxième génération, les droits sociaux acquis à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dont le droit à un logement décent. Et les droits de la première génération, conquis sur la féodalité par les Lumières radicales et la révolution bourgeoise, dont le droit à la liberté d’expression, d’association et d’action collective.

L’Union européenne attire l’attention sur le régime autoritaire de Viktor Orbán en Hongrie, mais ferme les yeux, pour ne pas dire plus, quand il s’agit de la liberté d’expression ou du droit d’association en Espagne, au Portugal ou en Grèce, États membres qui ploient sous une avalanche de mesures d’austérité contre-productives.

Non, ça ne va pas bien en Europe, quoi qu’en dise Angela Merkel. D’accord, la crise de l’économie mondiale, ce n’était pas à l’ordre du jour de sa campagne électorale. Les 16 millions de pauvres et 7 millions de personnes qui travaillent pour moins de 8,5 euros de l’heure n’étaient pas à l’ordre du jour non plus. Merkel et les médias allemands parlaient de la « bonne conjoncture » en Allemagne et de ce que « l’Europe sort de la récession ». Comme disait Merkel : « Mit Deutschland geht es weiter gut », en Allemagne, ça va de mieux en mieux. Le Handelsblatt, le journal qu’on lit dans le monde des affaires, tient cependant un autre langage : « Après les élections, le réveil pourrait être rude. »

En effet, il n’y a pas vraiment de relance. Cela se voit à trois facteurs : l’énorme problème du chômage de masse, l’absence d’investissements productifs et, enfin, la situation problématique du secteur bancaire. Si ces facteurs se maintiennent, un scénario à la japonaise n’est pas exclu. Cela implique une stagnation pour des années, sans vraie croissance. Cela veut dire aussi que toute une génération de jeunes serait sacrifiée à cette crise, sans aucune perspective, que le recul de la capacité de production continuerait, pour atteindre finalement de grandes proportions, et que les conditions de travail régresseraient fortement, au nom de la compétitivité.

Carolina, la mileurista

Il y a maintenant huit ans de ça, en août 2005, une jeune femme de Catalogne a envoyé à El País une lettre intitulée : « Je suis une mileurista. »

Ce terme de mileurista, elle l’avait inventé elle-même, pour indiquer que son salaire atteignait à peine mille euros. Carolina Alguacil avait alors 27 ans et dénonçait l’insécurité d’emploi de sa génération. « Un mileurista est un (ou une) jeune entre 25 et 34 ans. Il connaît les langues, sort de l’enseignement supérieur et a suivi des formations complémentaires. Il a trois ou quatre ans d’expérience professionnelle. Le problème est qu’il ne gagne pas plus de mille euros, que les cotisations patronales ne sont pas toujours payées, et qu’il ne faut pas rêver de s’en plaindre. Il ne peut rien mettre de côté, il n’a ni logement, ni auto ni enfants et vit au jour le jour. Parfois c’est assez chouette, mais à la longue, c’est éreintant. »

Ça, c’était en 2005, dans l’Espagne d’avant la crise, lorsqu’un salaire de mille euros semblait encore peu de chose. « Auparavant, nous étions mileuristas et nous espérions des temps meilleurs. Aujourd’hui, gagner mille euros des devenu l’ambition de beaucoup de jeunes. » C’est ainsi que Carolina Alguacil résume elle-même la situation actuelle. Avoir un emploi apparaît comme un privilège et mille euros est devenu un salaire de rêve. Il y a huit ans, un jeune sur cinq en Espagne était sans emploi ; aujourd’hui, c’est plus de la moitié.

Juventud sin futuro, jeunesse sans avenir

Amanda habite Valence. Elle a 29 ans. Elle se tue au travail dans un magasin, de dix heures du matin à neuf heures et demie du soir. Elle travaille presque un tour d’horloge, « avec une demi-heure de pause », pour mille euros par mois. « C’est surréaliste. Quand je quitte la maison, le supermarché n’est pas encore ouvert et quand je rentre, il est déjà fermé. Je me tue au travail comme une gérante, pour le salaire d’une ouvrière. »

C’est de l’exploitation, mais Amanda est parmi les chanceux : la moitié de ses amis n’ont pas de travail. Et avant, pour elle aussi, c’était pire : « J’ai fait six stages l’un après l’autre. Au premier, il n’y avait aucune rémunération — mais, bon, ils me donnaient des tickets-repas. C’est le dernier, dans une institution publique, qui a été le mieux payé : 600 euros. Le chômage atteint des sommets, même les contrats temporaires sont rares et les salaires sont bas. Aucune statistique ne nous donne l’espoir de temps meilleurs. »

Partout en Europe, le bilan de la crise est lourd. Entre juillet 2008 et juillet 2013, pas moins de dix millions de personnes ont perdu leur emploi, et encore, on ne parle que des chiffres officiels. Il y a cinq ans, l’Europe comptait 16 millions de chercheurs d’emploi ; c’est aujourd’hui plus de 26 millions. Avec des pourcentages de plus de 26 % de la population active en Grèce et en Espagne. Ces pourcentages continuent à augmenter, en tout cas dans les pays les plus touchés, avec les augmentations les plus fortes en Grèce (de 21,5 à 27,2 % entre janvier 2012 et janvier 2013), à Chypre (de 10 à 14,2 % dans la même période), en Espagne (de 24,1 à 26,7 %) et au Portugal (de 15,1 à 17,5 %).

Le taux de chômage reste très élevé dans l’ensemble de l’Union européenne, constate l’Organisation internationale du travail OIT : « La situation de l’emploi a continué de se détériorer depuis l’introduction des politiques d’assainissement budgétaire. Après une pause en 2010-2011, le chômage est reparti à la hausse et ne montre aucun signe d’amélioration. Rien que ces six derniers mois, un million de personnes ont perdu leur emploi dans l’UE. »

La situation est surtout dramatique dans la jeunesse : un jeune sur quatre n’a pas d’emploi. En mars 2013, 5 690 000 jeunes étaient sans emploi dans l’UE, dont 3 599 000 déjà dans la seule zone euro. Au Moyen-Orient, un chômage des jeunes de 26 % a suffi à déclencher le printemps arabe. Faute de plan aidant réellement les jeunes à trouver un emploi, « les jeunes seront confrontés à trois questions : quitter l’Europe, rester en Europe et se lancer en politique, ou faire la révolution… » note l’économiste français Jacques Attali.

En Espagne, 55 % des jeunes n’ont pas d’emploi. C’est un chiffre incroyable. Le gouvernement espagnol Rajoy vient cependant d’assouplir le « droit de licenciement ». Cela faisait dix ans que l’organisation patronale espagnole CEOE le réclamait. En pleine crise, le président de la CEOE Juan Rosell arrive à ses fins. Les entrepreneurs dont le chiffre d’affaires décroît pendant neuf mois de suite ne doivent payer aux travailleurs licenciés que vingt jours de salaire par année prestée, avec un maximum d’un an. Les autres entrepreneurs ne doivent payer dorénavant que 33 jours de préavis par année prestée au lieu de 45 auparavant. « Ce n’est certainement pas la dernière réforme du marché du travail », prédit Rosell, sûr de lui.

Six millions d’Espagnols n’ont pas de travail et le gouvernement fait une loi pour… limiter fortement les indemnités de préavis. Il est maintenant plus facile que jamais pour les patrons de mettre quelqu’un à la rue. Au lieu d’assouplir le droit au licenciement, on devrait au contraire offrir une plus grande protection contre l’arbitraire et l’exploitation.

En Grèce, 60 % des jeunes sont au chômage. Mais le gouvernement grec a relevé l’âge de la retraite ; non seulement il économise ainsi sur les pensions, mais, du même coup, le nombre de demandeurs d’emploi augmente. Cela renforce la concurrence entre travailleurs pour chaque emploi disponible.

« La Grèce est le cobaye des réformes, affirme le syndicaliste Apostolos Kapsalis. C’est ici qu’on teste tout ce qu’il est possible d’économiser. »

La Grèce et l’Espagne ont aussi introduit de nouveaux contrats de travail pour les jeunes travailleurs — et dans le cas de l’Espagne aussi pour les peu scolarisés. Ce sont des contrats de deux ans avec 75 à 80 % du salaire minimum national. Avec un tel contrat, non seulement les ouvriers gagnent moins, mais on peut les mettre à tout instant en chômage temporaire, sans droit aux indemnités de chômage. Ils peuvent aussi être licenciés sans motif pendant la période d’essai. Divers pays ont désormais aussi une plus longue période d’essai ; en Grèce, par exemple, elle a été étendue de deux mois à un an.

Une grande réforme du marché du travail s’étend sous nos yeux. Des fonctions existantes sont divisées en quatre ou cinq emplois à temps partiel, hyperflexibles et sous-payés. Ainsi se développe aussi le phénomène des working poors : les travailleurs pauvres, qui ont un emploi mais qui ne s’en sortent pas. 8,7 % des Européens qui ont un emploi ne s’en sortent pas à la fin du mois. En Allemagne, ces working poors sont 22,2 %, plus d’un sur cinq !

Cette révolution du marché du travail met du même coup sous pression le droit à l’emploi, tel qu’il a été défini à l’article 23 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme :

« 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage.

2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal.

3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale.

4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts. »

Des mini-jobs comme en Allemagne, des contrats zéro-heures comme au Royaume-Uni, des emplois flexibles à la demande comme aux Pays-Bas et des emplois hyperflexibles comme chez nous sapent le droit social à « une rémunération équitable », « assurant [au travailleur] ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine ». Il y a un changement de paradigme. Au lieu d’une réelle politique de l’emploi, pour créer et encourager la création de nouveaux emplois productifs, nous voyons une politique du marché du travail qui place la concurrence comme objectif supérieur et met en concurrence à l’échelle continentale les conditions de travail et les salaires existants.

Une montagne de 750 milliards d’euros de liquidités

J’en viens ainsi au deuxième élément qui montre qu’il n’y a pas de perspective immédiate d’un réel redressement structurel : il n’y a toujours pas de nouveaux investissements.

Depuis 2007, les investissements privés ont reculé de manière dramatique. Leur recul est vingt fois plus grand que celui de la consommation et quatre fois plus grand que celui du PNB. Le montant que les entreprises conservent en liquidités inutilisées s’élève, selon le bureau de consultance stratégique MacKinsey, à 750 milliards : « Bien que le déclin du niveau d’investissements privés de l’Europe de 2007 à 2011 soit rarement souligné comme une caractéristique de la crise financière de la région, il est sans précédent. En fait, durant cette période, l’investissement privé dans les 27 États membres de l’Union européenne (l’UE-27) a plongé d’un total combiné de 354 milliards d’euros. […] Dans le passé, la consommation privée a été la force motrice de la plupart des relances économiques. Mais les taux élevés de chômage et d’endettement privé ont rendu les consommateurs prudents dans leurs dépenses. Les gouvernements se ressentent du poids de lourdes dettes […], de sorte qu’ils ne peuvent pas combler eux-mêmes par leur investissement ou leur consommation le trou de l’investissement privé de l’Europe. Et tandis que les exportations ont joué un rôle significatif dans la relance jusqu’ici, ils affrontent maintenant un vent contraire, du fait que l’Europe est son propre plus grand marché d’exportation et que sa croissance dans l’ensemble a été anémique. En contraste, les entreprises européennes sur le marché public avaient des excès de liquidités de 750 milliards d’euros en 2011, près de leur niveau réel le plus élevé sur deux décennies. »

Entre-temps, les entreprises engrangent de nouveau des bénéfices fabuleux. Dans notre pays, le Bel 20 a encore réalisé sept milliards d’euros de bénéfices dans la première moitié de l’année. Mais les entreprises transnationales et les investisseurs internationaux restent assis sur leur montagne d’argent. Ils trouvent l’incertitude trop grande. En Europe, seuls 78 % de la capacité de production sont utilisés. Du fait de la politique d’austérité, la consommation continue à reculer fortement et le commerce mondial reste maussade. Les investissements qui ont quand même lieu sont tous des investissements de rationalisation : reprises, fusions… mais pas d’investissements créateurs d’emploi.

Par ailleurs, la politique européenne d’austérité a pour effet que les investissements publics reculent aussi. Depuis 2007, ces investissements publics ont diminué de 4,2 % dans l’UE-27. McKinsey écrit : « Beaucoup parmi les plus grosses économies d’Europe réduisent leurs déficits afin de se conformer aux critères de dette et de déficit prescrits par le Pacte de stabilité et de croissance. Le FMI prévoit que la part des dépenses publiques totales de l’UE-27 dans le PIB van décroître de 48,4 % en 2011 à 45,5 % en 2017. Sans un renversement majeur de la politique actuelle, il est improbable que l’expansion des dépenses gouvernementales soit un stimulus significatif de la croissance. »

Et le moteur peine ainsi sur tous les plans : des autorités publiques qui réduisent leurs investissements, des familles qui ne consomment pas et des entreprises privées qui n’investissent pas mais qui restent assises sur une montagne de liquidités.

Too big to fail and too big to jail

Et il y a alors le troisième facteur qui montre qu’il n’y a pas de véritable relance : dans le secteur bancaire non plus, rien n’est fondamentalement résolu. Il y a maintenant cinq ans de ça, fin septembre 2008, une des plus grosses banques d’affaires du monde a déposé son bilan. C’en était fini de Lehman Brothers. On a connu un krach financier. On a alors crié sur tous les toits que se serait une crise financière grave mais passagère. Qu’il s’agissait d’extirper les excès du capitalisme de casino et nous diriger ainsi vers la relance.

De mon livre Comment osent-ils ?, le réalisateur Pieter De Vos a tiré une série de courts métrages pour l’Internet. Ces petits films donnent entre autres la parole au journaliste Joris Luyendijk, qui maintient pour le Guardian un blog dans la City et à propos de la City, le cœur financier de la Grande-Bretagne. Ce journaliste déclare : « Ça ne marche plus du tout. Il y a deux ans, je pensais encore : on est passé sur une portion de route dégradée, il suffit d’appuyer l’accélérateur pour passer l’obstacle. Maintenant, je pense de plus en plus : on est au bout du chemin, c’est la fin de tout le régime économique. Le plus inquiétant, je trouve, est ce que disent les banques centrales : “Nous avançons à l’aveugle dans cette crise, nous n’avons pas d’idée”. »

Le sauvetage des banques a constitué le coût le plus grand de l’histoire de l’humanité. Il a fallu cette intervention massive de l’État pour échapper à un effondrement total. Les États ont réussi à calmer la panique par des nationalisations provisoires, des injections de capital et des garanties aux banques.

Cette intervention est allée de pair avec des promesses solennelles et de grands serments : on allait réformer en profondeur le monde des finances. Toutes les personnes informées le savent aujourd’hui, cinq ans plus tard : rien n’est fondamentalement résolu dans le secteur bancaire. Les problèmes s’accumulent à Chypre, en Grèce, en Espagne, en Slovénie… et dans ce qui reste de la banque Dexia. Dans la série web Comment osent-ils ?, on donne la parole à Robert Halver, l’économiste en chef de la banque Baader à Francfort. Devant la caméra, il déclare : « Si quelqu’un entreprend maintenant une réforme du secteur bancaire, il aura sur la conscience la mort du secteur avant la nouvelle année. »

Selon lui, on ne peut durcir la législation sur les banques que lorsque la crise sera tout à fait passée, parce que : « Quand vous foncez à 180 à l’heure, ce n’est pas le moment de changer les pneus. »

De tout ce je-m’en-foutisme, Joris Luyendijk conclut : « Too big to fail, cela veut dire : les grandes banques jouent à la roulette russe, mais avec la tête d’un autre : le contribuable. Ça, c’est la catastrophe garantie. C’est comme si, à Tchernobyl, on avait remis le réacteur en route, avec les anciens gestionnaires en prime. On voit que pour l’essentiel, il n’y a pas d’amélioration. »

On a laissé le secteur bancaire aux mains du privé, aux mains des mêmes gestionnaires. Ils ont obtenu de ne devoir constituer un petit tampon de capital que pour 2018 seulement. Mais les comptes de leurs banques restent secrets. C’est la seule chose qui reste privée dans notre société : la vie privée des entreprises, les secrets de cuisine des banques et des multinationales. Dans notre pays, chaque e-mail, chaque SMS, chaque geste sur Internet, tout est espionné et conservé. Soit directement par la NSA, soit indirectement par Belgacom. Il n’y a que deux choses qui restent top secrètes, ce sont : (1) les négociations de Pieter De Crem avec gouvernement américain sur le renouvellement des armes de destruction massive à Kleine Brogel. De ça, nous ne savons donc rien. Et (2) les bilans des banques ; de ça, on ne sait rien non plus. Nous ne savons donc pas combien d’armes financières de destruction massive sont encore en circulation.

Ce que nous savons bien, c’est que dans le monde entier, les plus gros joueurs sont devenus plus gros encore. Une banque comme JP Morgan Chase a maintenant 2 400 milliards de dollars à son bilan total. Une telle banque est plus puissante que jamais, et ne peut plus jamais faire faillite. La banque est too big to fail, et ses dirigeants too big to jail.

Rich Man’s Recovery et le démantèlement de la sécurité sociale

Qu’ont rapporté jusqu’à présent tous ces soi-disant plans de relance ? Le New York Timesa publié récemment la réponse à cette question : « Les riches ont repris du poil de la bête, au point que 95 % des gains de la relance économique depuis 2009 sont allés au fameux 1 %. En fait, plus de 60 % des gains sont allés au 0,1 % supérieur, des gens avec des revenus annuels de plus de 1,9 million de dollars. Fondamentalement, tandis que la grande majorité des Américains vivent toujours dans une économie de dépression, les riches ont refait plus ou moins toutes leurs pertes. Ils tournent de nouveau à plein régime. »

Rich Man’s Recovery, le rétablissement des plus riches de la planète, voilà le bilan de cinq ans de politique de crise.

Les cent personnes les plus riches du monde ont l’an dernier augmenté leur fortune de 14,5 %. En un an, ils sont devenus plus riches encore de 183 milliards de dollars. Avec ce montant, a fait savoir Oxfam, on peut extirper de la planète quatre fois la plus grave pauvreté. Une centaine de familles gagnent en un an le montant nécessaire à éradiquer quatre fois la pauvreté du monde entier. Peut-on concevoir une situation plus perverse encore ?

D’un côté, la richesse d’à peine une poignée de multimillionnaires s’élève à des sommets obscènes. D’un autre côté, la pauvreté augmente. Le récent rapport d’Oxfam « Le piège de l’austérité : L’Europe s’enlise dans les inégalités » prévoit que d’ici 2025, 15 à 25 millions d’Européens pourraient rejoindre la légion des 120 millions qui se trouvent aujourd’hui déjà sous le seuil de pauvreté. Plus d’un quart de la population de l’UE-28 sera alors pauvre. Oxfam défend pour cette raison « un nouveau modèle économique et social », basé sur une fiscalité équitable et des investissements publics.

La pauvreté augmente d’autant plus qu’en même temps, les régimes de sécurité sociale et les droits sociaux sont démantelés. Et ça, ce n’est pas un hasard, mais une politique élaborée. De gens comme Denis Kessler l’ont déjà esquissée dès avant la crise. Denis Kessler était le grand homme du Medef, l’organisation patronale française. Il a écrit le célèbre pamphlet « Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde ». Il y raconte à qui veut l’entendre qu’il faut réformer, et même drastiquement : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Kessler explique : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Ce compromis a été forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine, où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le général de Gaulle. Cela s’est traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. »

Aujourd’hui la crise est utilisée pour imposer partout en Europe la liste de réformes de Kessler et Cie. Pour en arriver à une société sans résistance. Avec des travailleurs sans sécurité sociale. Avec des citoyens sans services publics. Avec des travailleurs sans syndicats indépendants et combatifs. Avec un enseignement sans émancipation. C’est l’idéologie d’un monde passé, réchauffé dans les cendres de la crise sous l’étendard de la « modernisation ».

Le démantèlement de fait de ces droits est en pratique accompagné idéologiquement d’une nouvelle vision de société. Une vision très froide et calculatrice, qui est née sous Margaret Thatcher. Elle a commencé par briser les mineurs, la colonne vertébrale du mouvement social en Grande-Bretagne. La porte était alors ouverte à la division de la classe ouvrière. On a vu apparaître ce qu’on appelle le « précariat ». Ce grand changement du marché du travail a été accompagné idéologiquement par une vision de société fortement néolibérale. Thatcher a été la toute première à lancer le slogan : « La pauvreté n’est pas matérielle mais comportementale. »

Cette orientation a été reprise ensuite dans la troisième voie de Schröder et Blair. Dans la relation dialectique entre responsabilité sociale et responsabilité personnelle, pour les blairistes, le centre de gravité se déplaçait du côté de la responsabilité personnelle.

Cela ouvrait la porte à de nouveaux développements de cette philosophie. Comme l’a fait Dalrymple, le philosophe britannique, en essayant de populariser le concept de « c’est ma faute ». Lorsqu’il a reçu chez nous le 3 mai 2011 le prix Libera ! de l’homme presque le plus intelligent, Dalrymple a déclaré : « La sécurité sociale ne tire pas les gens de la pauvreté. Elle perpétue leur arriération. Elle détruit leur amour-propre. Elle crée plus de pauvres et de malades. »

Eurêka ! Ce grand génie de Dalrymple a fait une découverte sensationnelle : « Dans l’intérêt des pauvres, supprimez la sécurité sociale ! Elle a un effet négatif. Elle crée plus de pauvres, plus de malades. »

Toutes les études sérieuses infirment ça. Toutes. Ces dernières années, la sécurité sociale a été dépouillée à un rythme rapide, entre autres par la réduction croissante des cotisations patronales. Moins de sécurité sociale, parce que c’est budgétairement plus facile, voilà le leitmotiv. Aujourd’hui, dans notre pays, 14,6 % des gens vivent dans la pauvreté. Mais, a calculé l’Europe, sans sécurité sociale, ce serait 42 %. En d’autres termes, que la classe inférieure de Dalrymple serait plus réduite sans sécurité sociale, c’est un non-sens. Elle serait multipliée par quatre, jusqu’à constituer presque la moitié de la population.

Avant l’apparition de la sécurité sociale, il y avait la charité. C’est un système moyenâgeux et la charité était alors un devoir social généralisé. Dans notre vallée de larmes, les gens aisés pouvaient racheter leurs péchés par des aumônes. Des aumônes aux « vrais pauvres » : les mendiants du voisinage, les paumés du village, suite à pas de chance, à la maladie ou quelque autre malheur. Pas aux « faux » pauvres : les vagabonds, les étrangers, les forains, les baladins, les romanichels et autres charlatans. Non, aux « vrais » pauvres. Une aumône.

La sécurité sociale — avec ses pensions, indemnités de chômage, allocations familiales, congés payés, soins de santé et protection contre la maladie professionnelle ou l’accident de travail — est une manifestation du progrès de la civilisation depuis. Cette sécurité sociale est à mettre au crédit du seul mouvement ouvrier. Elle n’a pas été mise sur pied grâce au capitalisme, mais malgré lui. Ce n’est pas un régime basé sur la charité. Elle ne dépend pas de la bonne volonté de bienfaiteurs qui voudraient racheter leur âme et s’en sentir mieux. L’alpha et l’oméga de la sécurité sociale, c’est la solidarité : entre travailleurs et chômeurs, entre jeunes et vieux, entre malades et bien portants, entre gens avec ou sans revenu, entre familles avec ou sans enfants.

La sécurité sociale est un pas de géant : elle assure à tous le droit de vivre. La sécurité sociale devient un droit qui ne dépend plus de la bonne volonté ou de la générosité d’un donateur. Ce droit a été fixé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Article 22. Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale » et peut y faire appel. « Article 25. 1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. »

Pour des gens comme Kessler et Dalrymple, ces droits sociaux fondamentaux sont une horreur qui doit disparaître le plus vite possible. Dalrymple explique dans le même élan ce qui devrait venir à la place : « Dans la solidarité véritable, l’initiative vient du donateur, qui donne spontanément de l’argent dans un sentiment honnête de sympathie ou de pitié pour celui qui a moins. »

Dans ces temps de Rich Man’s Recovery, il y a des forces politiques qui veulent très consciemment démanteler les droits sociaux et des philosophes qui se mettent volontiers à leur service.

Pilar, la grand-mère

Ses lunettes pendent à son cou tandis que Pilar Goytre, 65 ans, court derrière son petit-fils de deux ans. Juste avant qu’il n’arrive trop près de la rue, elle l’attrape par la main et continue avec lui à la plaine de jeux dans le lit de la rivière Manzanares. Tous les vendredis, cette énergique grand-mère aux cheveux coupés courts, blonds tendant vers le gris, récupère Mario à la crèche à Puerta del Angel, un quartier populaire au sud-ouest de Madrid. Devant la grille, attendent beaucoup d’autres abuelas (grand-mères) comme Pilar.

D’après une enquête du ministère espagnol de la Santé publique et des Affaires sociales, près de la moitié des grands-parents espagnols s’occupent quotidiennement de leurs petits-enfants. En Espagne, les grands-parents ont toujours occupé une place importante, mais avec la crise, leur aide est devenue plus que jamais une nécessité. Dans 1,7 million de ménages espagnols, tous les membres de la famille sont chômeurs et depuis de la crise près de 300 000 familles ont perdu leur maison. Comment ce pays peut-il ne pas s’effondrer ? Les économistes et sociologues donnent tous la même réponse : « le poids que l’économie informelle met dans la balance ».

Ce poids est estimé à 20 à 25 % du PIB. Mais c’est surtout « la solidarité entre membres de la famille » qui constitue le filet de sécurité quand les temps sont durs. Une enquête du Conseil économique et social espagnol montre que sur un total de 17 millions de ménages en 2011, 422 600 ménages vivent le la pension des grands-parents. C’est 21 % de plus que l’année d’avant.

Ce sont les grands-parents qui maintiennent la société en vie. Ils sont dans la cour de l’école lorsque sonne la cloche, ils aident à nouer les deux bouts à la fin du mois et ils protestent contre l’austérité prêchée par Bruxelles. Parmi les indignados, la branche des seniors est devenue un des piliers d’une société à l’agonie. Comme l’écrivait Antonio Gramsci : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

Nous avons maintenant connu trente ans de néolibéralisme. On nous a promis que le marché ferait tout mieux et allait résoudre tous les problèmes. Tout ça s’est effondré comme un château de cartes. On s’attendrait à ce que ça donne lieu à un large débat — philosophique, politique et de société. Au lieu de ça, on voit qu’on enfonce plus encore l’accélérateur. L’Union européenne suit une stricte politique de rigueur, au rythme de la politique monétariste allemande. Il semble que la tendance Merkel veut tout faire pour que l’Europe reste unie, pour rester dans « la cour des grands ». Globalement, il semble que les forces industrielles, financières et politiques des pays du Sud parient sur le même cheval et choisissent de procéder à de drastiques mesures d’économie, privatisations et réformes du marché du travail.

Ce qui est moins contrôlable pour eux, c’est la réaction des peuples — particulièrement dans le sud de l’Europe — qui sont étranglés par cette politique d’austérité. La Grèce subit depuis cinq ans un recul de son PIB, qui, avec moins 25 %, prend des allures des années 1930. Le Portugal, l’Espagne et, dans une moindre mesure, l’Italie, se trouvent en récession pour la troisième année consécutive, et partout se développent des mouvements populaires massifs. Dans ce tumulte, de nouvelles formes démocratiques et sociales peuvent voir le jour. C’est ce qu’écrit d’ailleurs le Guardian : « La Grèce est divisée en deux. D’un côté, on a les politiciens, les banquiers, les professionnels de l’évasion fiscale et les barons des médias, qui soutiennent la restructuration sociale et culturelle la plus violente que l’Europe ait jamais connue et la plus clairement dans un intérêt de classe. L’ “autre” Grèce comprend l’écrasante majorité de la population. Cela sautait aux yeux hier quand plus de 500 000 personnes sont descendues dans la rue ; la plus grande manifestation de mémoire d’homme. […] La manifestation de mardi s’est achevée tragiquement par la mort d’un syndicaliste. Les derniers vestiges de légitimité gouvernementale ont disparu et le gouvernement va bientôt suivre. Le déficit démocratique dont souffrent partout les systèmes politiques est irréversible en Grèce. C’est de la responsabilité de l’ “autre” Grèce d’élaborer une constitution de justice sociale et de démocratie pour le 21e siècle. C’est ce que la Grèce peut offrir au monde. »

Un plan d’avenir pour Iker, Carolina en Pilar

Des sociétés plus égalitaires n’assurent pas seulement une plus grande espérance de vie et moins de mortalité infantile, elles assurent aussi une meilleure qualité de vie et nettement moins d’anxiété, de dépressions, de stress, de dépendance de l’alcool ou de drogues, moins de pauvreté héréditaire, d’obésité, de grossesses d’adolescentes, de dettes privées, de meurtres et de prisonniers. C’est d’ailleurs logique, quand on y réfléchit. Les problèmes s’aggravent à mesure qu’augmente l’inégalité dans la société.

C’est montré avec une grande richesse de chiffres dans le livre The spirit level (le niveau à bulle) des épidémiologistes britanniques Richard Wilkinson et Kate Pickett. Ce n’est pas avec un plaidoyer idéologique, mais avec des chiffres et sur base de 400 études scientifiques que Wilkinson et Pickett établissent leur thèse : le stress, les maladies mentales, la violence et la drogue ne sont pas simplement la conséquence d’un déclin moral, de normes et valeurs changeantes. Et tout aussi peu du libre arbitre de personnes calculatrices qui évalueraient calmement et rationnellement les conséquences à court et à long terme de leurs choix.

Tous ces problèmes s’aggravent à mesure qu’augmente l’inégalité dans la société. Après cinq ans de crise, notre société est plus inégalitaire que jamais.

Si nous voulons offrir un avenir à Iker le serrurier, à Carolina la mileurista et à Pilar la grand-mère, nous devons nous attaquer à l’inégalité. Et nous devrons alors nous attaquer à la politique d’austérité et à la politique de marché libre qui accroissent cette inégalité. Nous devrons alors oser redéfinir l’équité comme le refus de la thèse que le monde actuel est le seul possible.

Oui, les gens sont en mesure de créer un monde meilleur. Iker, Carolina, Pilar et des millions d’autres peuvent se réveiller d’une sieste politique et organiser le contre-courant. Un mouvement qui a un tout autre point de départ : les besoins des gens et de la planète qui les abrite, c’est ça qui doit être le point de départ d’un renouveau créatif.

Ce plan d’avenir, nous devrons l’élaborer ensemble. L’expérience de cinq ans de crise sur ce continent nous ramène constamment aux mêmes cinq grands axes.

Le point de départ est le refus de la politique européenne d’austérité, avec l’annulation des traités correspondants (pacte fiscal, six pack, two pack, pacte budgétaire).

Rétablissement des monopoles publics pour les services au public dans la poste et les chemins de fer, et révision du traité européen en la matière.

Innovation publique, partant des besoins les plus immédiats :

— urbanisme social, contre la politique de prestige et la gentrification ; investissement dans des espaces verts publics, des lieux de rencontre et des centres interculturels ;

— logement public moderne, rénovation profonde du marché du logement (pour résoudre la crise du logement et s’attaquer aux listes d’attente ; pour stimuler le secteur du bâtiment ; pour faire un changement de cap écologique) ;

— enseignement et formation des enseignants ;

— garde des enfants ;

— soins de santé et soins aux personnes âgées.

Innovation écologique, partant des missions les plus importantes :

— économies d’énergie, au moyen d’une société publique d’isolation des logements et des bâtiments ;

— recherche publique dans les technologies qui préservent l’environnement et investissements publics dans des sources d’énergie non carbonées ;

— pour améliorer la qualité de l’air et la santé publique ;

— pour développer un réseau de transport en commun moderne, fiable, abordable, à fines mailles (y compris la recherche sur les autobus hybrides) ;

Innovation sociale et démocratique :

— respect de la liberté syndicale, des négociations salariales (conventions collectives) et de l’action sociale ;

— rendre le droit social contraignant : droit au logement, droit à la santé, droit au travail ;

— à travail égal, salaire égal (femmes et hommes…) ;

— prix plafonnés pour les besoins essentiels comme eau, gaz et électricité ;

— accès à l’aide juridique de première ligne et démocratisation de la justice.

Développement d’un secteur bancaire public pour la sécurité de l’épargne et le crédit à bon marché :

— garantie d’État pour le secteur bancaire public seulement ;

— crédit en priorité aux projets sociaux et écologiques (construction de logements sociaux, économie durable, etc.), aux petites et moyennes entreprises et aux prêts hypothécaires ;

— interdiction de cumul de mandats et de liens avec des intérêts privés ;

— comité de contrôle transparent avec des représentants des syndicats, des organisations sociales et des associations de consommateurs.

Pour réaliser cet ambitieux plan écologique et social, il faudra oser activer la richesse. Cela signifie qu’on a besoin d’un renouveau fiscal progressiste (entre autres pour redresser le basculement fiscal de trois décennies) :

— augmentation des taux d’imposition des tranches les plus élevées pour l’impôt des personnes physiques et plus grandes exonérations fiscales pour les bas revenus ;

— perception effective de l’impôt des sociétés nominal (34 %) ;

— peines sévères en cas de grande fraude fiscale ;

— abrogation des intérêts notionnels et d’autres postes d’exonération ;

— diminution des intérêts bancaires sur la dette publique ;

— instauration d’une taxe des millionnaires, ou impôt sur la fortune ;

— interdiction des fonds spéculatifs (hedgefunds, private equity funds) ;

— suppression des paradis fiscaux (25 000 milliards d’euros dans des paradis fiscaux, cela représente chaque année plus de mille milliards d’euros de manque à gagner fiscal, ou l’équivalent de 25 millions d’emplois stables et bien payés).

Naturellement, ceci n’est pas un plan exhaustif, ce sont quelques pistes de départ qui doivent être complétées et ajustées, et surtout doivent faire l’objet d’un débat. Il y des gens qui qualifient ces idées de trop ambitieuses, de trop radicales, d’irréalistes. Avec ceux-là, je retournerais volontiers au début de cet exposé, et discuter plus avant le diagnostic, la sévérité de la maladie et le réalisme de la politique d’austérité actuelle. J’ai conscience des énormes montants qui sont nécessaires pour mener à bien ce bouleversement social et écologique, mais je crois vraiment qu’on ne va pas résoudre quoi que ce soit de la situation actuelle avec une aspirine ou deux ou trois. Pour le reste, c’est très justement que Nelson Mandela a dit : « Cela a toujours l’air impossible… jusqu’à ce qu’on le réalise. »

 

Je vous remercie.