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Pourquoi tout le monde est concerné par le « jobs deal »

Le nouveau « jobs deal » du gouvernement pousse les chômeurs dans la pauvreté, démantèle encore davantage la prépension et menace les conditions de travail et de salaire pour tous. Mais les fraudeurs fiscaux et les super-riches sont hors de danger. Un deal injuste et antisocial, donc...

Le gouvernement fédéral a un accord. Dans la nuit de lundi à mardi, après des jours de négociations, le conseil des ministres a décidé de diminuer plus rapidement les allocations de chômage. Une personne qui est au chômage depuis plus de six mois verra son allocation diminuer plus rapidement vers un minimum forfaitaire qui est très en dessous du seuil de pauvreté. La « dégressivité » des allocations de chômage – qui avait été instaurée par le gouvernement Di Rupo – est ainsi accélérée. Conséquence : la pauvreté chez les chômeurs de longue durée va encore augmenter. Le « jobs deal » est en réalité un deal pour la pauvreté.

Davantage de pauvreté

Le ministre de l’Emploi Kris Peeters (CD&V) a beau affirmer que la dégressivité plus rapide « ne plonge pas du tout les gens dans la pauvreté » parce que les allocations de chômage « restent toujours au-dessus du revenu minimum d'insertion », c'est faux. Le ministre Peeters devrait consulter les dernières statistiques européennes sur la pauvreté. Le risque de pauvreté chez les chômeurs a augmenté de plus de 49 %. Pour aucune autre catégorie, la pauvreté n'est aussi grande. Les allocations pour les chômeurs de longue durée sont actuellement déjà de 10 % (pour les isolés) à 30 % (pour les cohabitants) sous le seuil de pauvreté européen. Ce sont ces revenus que le gouvernement veut encore diminuer. Et Kris Peeters soutient encore que le CD&V est le visage social du gouvernement Michel. Qui peut encore le croire ?

Les ministres du gouvernement Michel qui eux-mêmes gagnent 227 000 euros bruts par an – soit plus de 5 000 euros nets par mois – condamnent les gens qui ne trouvent pas d'emploi à la pauvreté avec des allocations minimum qui pour un isolé s'élèvent à peine 953 euros. Qui peut vivre avec cela ? Les promesses figurant dans l'accord gouvernemental d'augmenter systématiquement toutes les allocations pour atteindre le seuil européen sont depuis longtemps enterrées : ce gouvernement roule pour les plus riches, et ce sont les plus faibles de la société qui paient la facture.

Le monde à l'envers

Tous les experts expliquent que diminuer les allocations pousse davantage de gens dans la pauvreté mais ne contribue pas à mettre davantage de gens au travail. Une récente étude montre que même si l'on diminuait de moitié (!) les allocations de chômage, on n'augmenterait les chances de trouver un emploi que d'un demi-pourcent. C'est tout à fait logique : ce n'est pas en privant les gens de revenus qu'on leur donne davantage de chances sur le marché du travail.

Quelqu'un qui doit survivre avec un revenu sous le seuil de pauvreté ne peut plus se permettre d'avoir une voiture, supprime son abonnement Internet et n'a plus de budget pour une formation, pour la crèche ou pour avoir une vie sociale. Comment trouver ainsi du travail ? Toutes les études montrent que les gens trouvent plus vite du travail lorsqu'on leur garantit un revenu décent, mais ce gouvernement fait exactement le contraire.

Discrimination

Il est d'ailleurs faux de soutenir que toute personne qui le veut trouve un emploi. Les travailleurs plus âgés, les jeunes sans expérience et les personnes issues de l'immigration sont très difficilement engagés. Selon les chiffres du VDAB, l'équivalent flamand du Forem et d'Actiris, les chercheurs d'emploi de plus de 50 ans n'ont que 3,8 % de chances de trouver un emploi. Cela ira-t-il mieux en poussant ces personnes sous le seuil de pauvreté ? Mohammed et Fatima seront-ils du coup subitement engagés par des agences d'intérim qui pratiquent la discrimination ? Y aura-t-il des emplois pour les jeunes qui n'ont pas fait d'études supérieures si on diminue les allocations ? Bien évidemment que non. Mais au lieu de s'attaquer au chômage, le gouvernement préfère s'attaquer aux chômeurs.

Concurrence

« Le jobs deal a pour but d'activer rapidement le groupe (en baisse) des chômeurs (actuellement 345 000) et la réserve de 1,8 million de gens qui n'exercent pas de travail rémunéré », selon Kris Peeters. Où va-t-il trouver aussi rapidement 2,2 millions de nouveaux emplois ? Cela reste un mystère. L'an dernier, en Flandre, il y avait 228 000 « offres d'emploi ouvertes », souligne Peeters. Ce qu'il oublie de préciser, c’est que 93 % de ces offres d'emploi portent sur des postes déjà occupés. Il reste donc 18 000 offres d'emploi...

Il n'y a tout simplement pas d'emplois pour les centaines de milliers de personnes qui cherchent du travail. Mais le gouvernement Michel veut pourtant augmenter la concurrence sur le marché du travail. Plus il y a de gens qui postulent pour le même emploi, plus les employeurs peuvent être exigeants, et plus les travailleurs seront contraints d'accepter de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. Telle est la logique derrière toutes les mesures d'activation : pousser les gens dans la pauvreté pour les obliger à accepter des jobs de plus en plus mauvais et de moins en moins payés.

Dans ce sens, la dégressivité accrue des allocations de chômage constitue une attaque contre tous les travailleurs et doit donc déclencher le signal d'alarme pour tout le mouvement social. Au lieu de s'attaquer au chômage, le gouvernement ouvre la chasse aux chômeurs. Où restent les investissements dans l'enseignement et la formation afin que moins de jeunes quittent l'école sans diplôme ? Où restent les mesures pour protéger les travailleurs contre les licenciements et les restructurations ? Où reste le plan d'action contre le stress et le burn-out ?

Des salaires plus bas

Diminuer les allocations et pousser davantage de gens sur le marché du travail met une forte pression sur les conditions de travail et de salaire pour tout le monde. On le voit déjà maintenant dans l'accord du gouvernement.

Par ailleurs, le couplage barémique entre le salaire et l'âge est supprimé. Actuellement, le salaire de nombreux travailleurs est basé sur leur ancienneté. À l'avenir, l'ancienneté ne sera plus prise en compte, uniquement le diplôme et la « productivité ».

Dans les secteurs critiques, la pression pour prester des heures supplémentaires va fortement augmenter. Le gouvernement a en effet décidé spécifiquement pour ces secteurs de rendre jusqu'à 184 heures supplémentaires fiscalement plus attractives.

Activation antisociale

Le gouvernement a également décidé « de rendre possible un service communautaire pour les chômeurs de longue durée ». Cette mesure augmente encore plus fortement la pression pour accepter n'importe quel job. La personne qui refuse de travailler à la caisse chez Lidl pour 1 000 euros nets par mois pourrait bientôt devoir aller balayer les rues en tant que chômeur. L'exemple néerlandais montre en outre que le travail obligatoire des chômeurs se fait au détriment des emplois stables.

Même les gens qui ont été licenciés pour raisons médicales devront désormais rechercher activement du travail – après le vote par ce gouvernement d'une loi facilitant le licenciement pour raisons médicales. D'abord permettre aux entreprises de se débarrasser des malades de longue durée en les licenciant, puis « encourager les gens licenciés pour raisons médicales à retrouver un emploi » : difficile d'être plus cynique.

Les travailleurs plus âgés sont touchés

Dans les conditions de carrière pour la prépension (le régime de chômage avec complément d'entreprise, RCC) individuelle, la durée requise passe de 40 à 41 ans, et les travailleurs plus âgés devront travailler à temps plein jusqu'à la fin de leur carrière. Lors de la conférence de presse, Kris Peeters a volontairement passé sous silence une des mesures les plus douloureuses de l'accord. Le crédit-temps pour les aménagements de fin de carrière ne sera plus possible qu'à 60 ans (actuellement, c'est 55 ans). C'est pourtant actuellement une des rares possibilités restantes pour les personnes qui sont épuisées. Les conséquences seront évidentes : encore plus de malades de longue durée et de burn-outs. Et le gouvernement parle de « travail faisable »…

La prépension (RCC) lors d'une restructuration ne sera dorénavant possible qu'à partir de 59 ans (en 2019) et à 60 ans (en 2020). Les partenaires sociaux n'auront plus la possibilité d'y déroger par un accord mutuel. Le gouvernement met ainsi la concertation sociale hors-jeu et opte pour un approche dure et antisociale lors de restructurations. « Mettre les gens à la prépension à 56 ans parce que leur entreprise est en restructuration est un mauvais signal », a twitté Jan Jambon (N-VA) en référence au récent accord chez Carrefour. Envoyer des personnes de 56 ans au chômage pour une allocation moindre, voilà qui est apparemment un bon signal. Car cela revient à ça : on a perdu son emploi mais, au lieu d'être prépensionné, on devient simplement chômeur : sans complément d'entreprise et sans constitution de droits de pension. Le gouvernement ne ferait-il pas mieux de voter une loi pour interdire les licenciements dans des entreprises bénéficiaires – comme Carrefour ?

Chasse aux malades

Le gouvernement ouvre également la chasse aux enseignants, aux pompiers et à d'autres travailleurs du public qui tombent malades. Les fonctionnaires ne pourront plus garder leurs jours de maladie payés à 100 % (21 jours par an) non pris l'année suivante. Il s'agit d'une opération de réduction des coûts sur le dos des travailleurs malades. Ceux qui doivent rester à la maison pendant quelques mois aujourd'hui conserveront, grâce au système actuel, 100 % de leur salaire. Avec la nouvelle mesure gouvernementale, les fonctionnaires malades seront désormais payés entre 50 et 60 % après un mois seulement. Les syndicats annoncent pour septembre des actions contre cette mesure antisociale.

Gouvernement des riches

L'ensemble de ces mesures du gouvernement devraient rapporter près d'un demi-milliard d'euros. Le fait que ce sont les chômeurs de longue durée, les prépensionnés et les travailleurs plus âgés qui paient la facture alors que les multimillionnaires et les multinationales bénéficiaires ne sont à nouveau pas touchées est particulièrement cynique. Pas de taxe des millionnaires, pas de contribution des grandes entreprises, qui ont connu une année particulièrement faste avec d'importants bénéfices et des superdividendes. Après les PanamaLeaks et autres leaks, le gouvernement voudrait récupérer à peine 150 millions auprès des évadés fiscaux. La lutte contre la fraude fiscale est enterrée avant même d'avoir commencé. Aucune trace de justice fiscale dans l'accord de gouvernement conclu lundi soir, seulement des mesures antisociales contre la classe des travailleurs.