Photo Flickr/ laurent KB

Première à gauche :: Chapitre « Une planète à vol d’oiseau »

Raoul Hedebouw : « Il faut revoir de fond en comble notre production énergétique et basculer qualitativement vers le renouvelable. Mais comment convaincre une multinationale qui fait des bénéfices de changer son fusil d’épaule ? Marché et préservation de l’environnement sont incompatibles. On peut agir : avec la prise en main de l’ensemble du secteur énergétique par les pouvoirs publics. » C’est un extrait de Raoul Hedebouw dans le chapitre de son livre Première à gauche consacré à l’écologie. Il y aborde la problématique du réchauffement climatique, la pollution et les actions du PTB sur cette question, le système des quotas de CO2, la responsabilité des individus, le recyclage des déchets, les multinationales de l’énergie et la reprise en main du secteur par les pouvoirs publics, le nucléaire, le transport de marchandises, les factures de gaz et d’électricité, la contradiction entre capitalisme et écologie… Retrouvez ici les 16 pages en intégralité (à lire directement ou en PDF).

Chapitre 7  • Une planète à vol d’oiseau 

« Mon petit préféré, c’est le rouge-gorge, mais ça n’a rien de politique (rire). » 

(Gilles Martin) J’ai lu quelque part qu’un de vos hobbies était l’ornithologie. Ce n’est pas le hobby le plus courant...

(Raoul Hedebouw) J’ai toujours aimé les balades en nature et l’observation de la faune et la flore. Lors de mes études, j’ai rencontré quelques amis qui m’ont initié à la découverte des oiseaux. C’est magnifique la diversité qui vit dans nos jardins, y compris jusque dans les centres-villes. D’où l’importance d’augmenter le nombre d’espaces verts dans nos centres urbains. Ces balades sont aussi pour moi l’occasion de me couper du stress quotidien. Jumelles au cou et oreilles tendues pour entendre les chants, il n’y a rien de tel. Mon petit préféré, c’est le rouge-gorge, mais ça n’a rien de politique (rire). 

La préservation de l’environnement et l’intérêt pour la science sont à la base du choix de vos études.

Oui, l’environnement était en partie à la base de mon choix d’étudier la biologie botanique à l’Université de Liège. J’aime l’approche scientifique et sa confrontation à des réalités mesurées sur le terrain, des hypothèses qui sont vérifiables. Déjà à l’époque de mon mémoire et encore aujourd’hui, la question du réchauffement climatique me préoccupe. J’ai d’ailleurs fait mon mémoire sur la vitesse de décomposition des feuilles d’arbre de 7 espèces différentes en Haute Ardenne. L’idée était d’étudier les cycles du carbone et d’autres éléments au sein de nos forêts. Aujourd’hui, la science a démontré sans ambiguïté qu’il se déroule un phénomène inquiétant à propos du climat. Des milliers de scientifiques dans le monde ont analysé l’évolution de très nombreux paramètres différents sur leur continent respectif, et ils ont pu constater l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre, notamment le CO et le méthane – le CH–, qui entraîne une augmentation de la température. Ce sont des milliers d’observations, des milliers d’études qui attestent cela aujourd’hui et qui ne sont plus remis en cause par personne, en dehors, ici, de quelques politiques « climatosceptiques » comme Mischaël Modrikamen, le créateur du Parti populaire par exemple, ou Jean-Marie De Decker de la liste LDD. 

Mais est-il possible de remédier à cette question qui semble quelque peu nous dépasser ?

Dans le cadre de mes études et stages, j’ai souvent animé des visites guidées au musée de l’Institut royal des sciences naturelles à Bruxelles. C’est un musée formidable et très pédagogique. Et, ce qui me frappait toujours lors de ces visites, c’est à quel point les jeunes sont très ouverts à ces questions d’écologie. Dans les écoles, de plus en plus de professeurs travaillent à faire découvrir cette réalité. il faut dire que le rythme croissant du nombre de disparition d’espèces animales devient inquiétant. Par la pollution, le réchauffement climatique et le changement des biotopes, on estime à 26 000 le nombre d’espèces qui disparaissent chaque année. Et, lors de ces visites guidées, après la découverte, les jeunes posent tout de suite la question : « Que peut-on faire pour sauver cette biodiversité ? » Et, là, je pense qu’on a parfois un peu trop tendance à dire que c’est l’être humain, en tant qu’espèce, qui est le problème. Parce que cela suscite une sorte de fatalité. Or, pendant l’immense majorité de l’existence de l’homo sapiens, depuis 160 000 ans, l’impact sur la nature a toujours été assez faible. L’homme a toujours eu un impact sur la nature, mais celui-ci était assez négligeable et l’effet tampon de la nature permettait jusqu’il y a 150 ans de le maîtriser.

Mais, depuis la révolution industrielle, avec un mode de production apparu à une période historique bien déterminée et lié au capitalisme, l’équilibre a été bouleversé. Le capitalisme est basé sur le profit, mais aussi sur l’accumulation. L’ensemble des entreprises vend de plus en plus de produits pour faire de plus en plus de bénéfice. C’est inhérent à la réalité même du système. Mais, la grande force de l’espèce humaine, c’est de pouvoir prendre consciemment son sort en main. D’un débat purement biologique, on en arrive donc à un débat politique, et c’est ce débat-là qu’on doit mettre sur la table aujourd’hui. Il en va de notre qualité de vie, et peut-être même de notre survie. 

Pourtant, les campagnes du PTB n’ont pas tout de suite reflété les applications politiques dans ce domaine-là. Pourquoi ?

Je vais répondre en deux temps. D’abord, la question de l’écologie a toujours été importante pour nous. Nous avons mené des campagnes contre les pollutions dont les travailleurs étaient les premières victimes, en particulier via nos maisons médicales. Je parle des pollutions aux métaux lourds à Hoboken/Anvers, aux particules fines à Genk, ou encore, il y a deux ans, pour la dépollution des gaz relâchés par ArcelorMittal – nous avons d’ailleurs obtenu une victoire –, parce que nos médecins avaient constaté des Répercussions importantes sur la santé des habitants, notamment l’asthme. 

Nous participons aussi régulièrement aux manifestations organisées par la Coalition Climat. Celle-ci regroupe toutes les associations actives dans le domaine: Inter-environnement, Greenpeace, Oxfam..., mais aussi les organisations syndicales et politiques de gauche. Le combat écologique a donc toujours été important pour le PTB. 

Mais c’est vrai que l’on n’a pas toujours saisi tout de suite l’ensemble de la problématique, son importance, et l’interaction entre l’homme et l’environnement. La focalisation prioritaire sur les immenses problèmes sociaux a sûrement contribué à cela. Mais, si les écologistes ont eu le grand mérite d’avoir été les premiers à attirer l’attention sur la question de l’environnement, tant qu’ils restent dans la logique du marché, ils ne peuvent offrir de solutions durables. Je pense que, vu les catastrophes en cours en matière d’écologie, il était temps, particulièrement au PTB, de réagir et de traiter cette question. Les conséquences du réchauffement climatique sont importantes et elles vont amener l’humanité à devoir faire des choix. 

C’est un discours moins fréquent dans le milieu du PTB où les enjeux sociaux semblent prioritaires. N’avez-vous pas tendance à séparer les deux questions : d’un côté, celle de l’environnement, certes préoccupante, et, de l’autre, celle, extrêmement inquiétante, de la crise économique et de ses conséquences sociales ?

Je pense qu’il n’y a pas de mur à dresser entre les deux problèmes. Parce que tout est lié. Les premiers à pâtir de ce réchauffement climatique sont justement les plus pauvres de la planète. on estime aujourd’hui que, si on dépasse le cap des 2°C d’augmentation de la température par rapport à 1780, il y aura 250 millions d’habitants des zones côtières qui seront immédiatement touchés. Or qui vit dans ces zones inondables ? les plus pauvres de la planète. 150 millions d’africains n’auront plus d’accès à l’eau potable. Aux Etats- Unis, qui ont été les premières victimes de l’ouragan Katrina ? Ce ne sont pas les riches, qui vivaient sur les hauteurs et qui ont pu le plus vite quitter la ville. À la Nouvelle-Orléans, les victimes de Katrina, ce sont évidemment les 100 000 personnes les plus pauvres, les Noirs, les gens qui avaient le moins de possibilités de partir se réfugier ailleurs.

Chez nous, en Belgique, les plus importantes victimes des pollutions par les particules fines sont les personnes qui vivent tout près de ces entreprises polluantes, pas les gens qui ont la chance de vivre dans une maison quatre façades dans les zones boisées. Il faut savoir que, dans l’Union européenne, 25 000 personnes meurent chaque année des conséquences de la pollution aux particules fines. La question sociale est intimement liée à la question écologique. Les causes sont les mêmes. La misère sociale et les problèmes écologiques trouvent leurs origines dans le capitalisme, dans la course au profit qui détruit tout, les gens, la nature et la planète. Karl Marx expliquait déjà que le capitalisme développe une technique et un mode de production qui épuise les deux sources de richesses : le travail humain et la nature. C’est pour cette raison qu’il faut changer la société. Ce n’est pas avec l’économie de marché, par le capitalisme, que l’on arrivera à résoudre les problèmes écologiques. On voit parfaitement que ça ne marche pas. 

L’instauration des quotas de CO2 pourtant pour but d’inciter les industries à des comportements plus soucieux de l’environnement de la part de l’industrie. Inefficace ? 

Suite au protocole de Kyoto, l’Union européenne a établi des quotas de CO octroyés à toutes les entreprises dans tous les pays européens, qui sont donc des «droits de polluer». Economie de marché oblige, une logique marchande s’est très vite établie : une entreprise qui n’utilise pas ses quotas peut les revendre à une entreprise qui désire dépasser ses quotas de pollution. Le capitalisme a réussi l’exploit de vendre ou d’acheter des droits de polluer. C’est tout simplement fou ! le pire, c’est que l’on a accordé ces quotas gratuitement et que certaines entreprises se font de l’argent en les revendant. Au lieu de financer des technologies permettant de diminuer la production de CO, il est parfois plus rentable pour les entreprises de s’acheter un «droit de polluer».

Mais ce n’est pas tout: il y a maintenant des mécanismes par lesquels des pays ou des sociétés occidentales peuvent échanger des quotas de CO contre des investissements dans le tiers monde pour éviter des productions potentielles futures de CO. Une entreprise occidentale peut donc, plutôt que d’investir dans sa propre réduction de CO, décider de financer l’établissement d’une forêt en Afrique. le raisonnement est donc : « Cette forêt aurait vraisemblablement disparu, je vais donc la financer pour gagner des quotas de CO. » On aboutit donc à une situation où ces sociétés occidentales exportent en quelque sorte la réduction de CO et font peser sur les pays du tiers monde cette responsabilité. 

Il est aussi de la responsabilité de chaque individu de changer son comportement.

Bien sûr. Mais, l’essentiel, ce sont des changements qui doivent être structurels. Comme l’ont dit les activistes présents lors des manifestations lors du sommet climatique de Copenhague, il faut « changer le système, pas le climat ». Sinon, au nom des changements individuels, on en vient à culpabiliser les gens. Or les gens ne demandent pas par exemple qu’on emballe leurs marchandises dans trois couches de cellophane différentes ; ils ne demandent pas non plus la réduction de l’offre des transports en commun, bien au contraire. On ne va pas changer le problème par la consommation individuelle, en espérant jouer sur le marché : c’est au niveau de la production qu’il faut changer les choses. C’est au niveau de la production qu’il faut interdire les emballages excessifs, qu’il faut pouvoir produire des moyens de transports beaucoup plus écologiques, trouver de nouvelles énergies non polluantes. Changer le monde, ça commence par changer notre modèle économique et notre mode de production. C’est là qu’est le problème. 

Recycler ses déchets, c’est donc une question éminemment politique plutôt que morale.

Tout à fait. L’exemple des déchets est très frappant. On pousse l’ensemble des habitants des villes belges à trier leurs déchets, ce qui est bien sûr une mesure positive en soi. Mais qui profite de ce tri ? Ce qu’on voit, c’est que ce sont les multinationales des déchets qui en profitent. Par exemple, à Liège, c’est une société privée, Shanks Belgium, qui vient récolter les déchets : 14 millions d’euros de bénéfices pour l’exercice 2010. Quant aux déchets résiduels, ceux non recyclés, qui trouve-t-on derrière leur incinération ? GDF Suez Environnement, 500 millions d’euros de bénéfices. Comme on dit chez nous au PTB, dans les combats qui ont été menés sur la question des déchets notamment à Herstal, à Seraing, Charleroi, Anvers : « Je trie, tu tries, nous trions... ils empochent ! » De plus en plus de citoyens fournissent ainsi de la matière première bon marché à des multinationales qui n’en ristournent rien à la communauté. 

Cela pose aussi la question du modèle énergétique sur lequel est basée notre production

Selon le GIEC, le groupe d’experts de l’ONU sur l’évolution du climat, si on ne réduit pas nos productions de CO de 95 % pour 2050, nous serons alors dans un effet boule de neige. C’est-à-dire que le réchauffement climatique entraînera d’autres processus comme l’accélération de la biodégradation des toundras ou de la fonte des glaces, qui eux-mêmes accélèreront encore le réchauffement de la planète. Pour arriver à une telle réduction de production de gaz carbonique, il faut revoir de fond en comble notre production énergétique et basculer qualitativement vers le renouvelable. Mais comment convaincre une multinationale qui fait des bénéfices de changer son fusil d’épaule ? Penchons-nous sur Electrabel qui possède un quasi-monopole de la production énergétique en Belgique. Eh bien, tant que polluer est plus rentable, cette société ne se pressera absolument pas de passer au renouvelable. On nous dit que c’est le marché qui va imposer des choix énergétiques plus propres, mais c’est faux ! Par la loi de l’offre et de la demande, le prix du pétrole augmente. On pourrait se dire que cette augmentation poussera ces multinationales à investir dans du renouvelable, mais c’est le contraire qui se passe : d’autres sources énergétiques encore plus polluantes deviennent rentables.

C’est ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis avec le gaz de schiste. Le gaz de schiste, ça fonctionne comme ça : on casse la roche en opérant des fractures au niveau des couches de schiste qui vont libérer du gaz, ensuite capté pour la combustion. il s’agit notamment du méthane. Ce qui entraîne des destructions écologiques sans précédent parce que le méthane, le CH, a un effet de serre encore 20 fois plus nocif que le CO. Mais c’est largement rentable. Et, donc, étant donné la bifurcation d’une partie de la demande aux Etats-Unis vers le gaz de schiste, l’importation et la consommation de charbon des Etats-Unis diminuent. Ce qui, à son tour, entraîne une baisse du prix du charbon sur le marché mondial. Il devient donc rentable de rouvrir des centrales électriques au charbon en Europe. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne et en Belgique du côté d’Anvers. On va rouvrir des centrales de charbon, voire même des centrales de lignite. On voit donc bien qu’il est impossible faire confiance aux marchés pour assurer sereinement une transition énergétique. C’est la faiblesse d’Ecolo qui croit qu’avec des green deals (des « accords verts »), on va inverser la tendance écologique. Mais marché et préservation de l’environnement sont incompatibles. 

Et le nucléaire ? 

Le nucléaire est une technologie dangereuse pour l’environnement. C’est irresponsable de continuer dans cette voie. Ce qui s’est passé au Japon à Fukushima – et qui est loin d’être fini – peut arriver par- tout. Différentes études et actions de Greenpeace montrent aussi que la sécurité de nos centrales nucléaires est tout à fait relative. Par ailleurs, on fait porter une charge incroyable aux générations futures en utilisant des produits dérivés, des déchets de centrale extrêmement toxiques qu’on va stocker comme on peut. 

Nous sommes pour l’arrêt du nucléaire. On voit que le monde politique est théoriquement d’accord avec ça aujourd’hui. Donc, allons-y ! Demandons qu’on mette tout en place pour pouvoir se passer de nucléaire. Mais Electrabel n’a pas envie de se passer de nucléaire, car c’est très lucratif, et elle n’investit donc pas dans les productions d’énergies alternatives... C’est encore une raison pour la reprise en main du secteur par le public. 

Vous dénoncez aussi le mariage incompatible entre privé et environnement dans le transport des marchandises.

Cette incompatibilité est très significative dans le dossier de la concurrence entre le transport par rail et le transport par route. Le fret par rail a été libéralisé par l’Union européenne, et cette libéralisation a été appliquée docilement ici en Belgique. L’Union européenne a soumis le transport de marchandises à la concurrence, avec tout ce que cela comporte de privatisation partielle de la SNCB. À nouveau, quand on laisse le secteur du fret aux lois du marché, le marché va chercher ce qui est le plus rentable et le plus flexible. 

Dans le fret ferroviaire, ce qui est le plus rentable, ce sont les convois composés d’un ensemble de wagons identiques circulant sur des longues distances. En revanche, le transport « diffus », d’une composition plurielle de différents wagons de diverses sociétés qui doivent être dispatchés dans différents centres de tri, coûte évidemment bien plus cher. Il est donc considéré comme non rentable et peu à peu démantelé. En Belgique, on a fermé ces vingt dernières années 1 000 raccordements à des entreprises, c’est-à-dire des voies de chemins de fer arrivant directement chez elles. Les conséquences sont évidemment prévisibles : les chiffres en Europe montrent une diminution du fret ferroviaire de 40 % pour les compagnies publiques, dont 10 % seulement sont récupérés par les autres sociétés privées entrées sur le marché, et les 30 % restants qui basculent vers le transport routier. C’est une ineptie totale au niveau écologique quand on sait que le transport par chemin de fer est 17 fois moins polluant que le transport par la route. Sans même parler de la sécurité et de la mobilité. Il suffit de voir les autoroutes : toute la bande de droite est occupée en permanence par des camions. Et, en septembre 2013, un quotidien du nord du pays estimait que, avec les économies à la SNCB, la privatisation du transport des marchandises et ses conséquences comme la fermeture du grand terminal de conteneurs dans le port d’Anvers, la situation pourrait entraîner l’arrivée de quelque... 300 000 camions supplémentaires sur les routes ! Vous imaginez ? Pour nous, il est vraiment temps de refinancer le secteur ferroviaire public. 

Pourquoi ces choix, alors ? 

Parce qu’effectivement, on est dans une logique du profit à tout prix, on ne réfléchit pas en termes de coûts globaux, de coûts externes. Ces trente dernières années, dans l’Union européenne, chaque année on a déconstruit 600 km de rails et on a construit 1 200 km de routes. Dans les faits, la priorité est donnée à la route. 

C’est tout à fait aberrant, surtout quand on sait que l’ensemble des coûts de l’utilisation de la route ne sont pas répercutés sur les différents transporteurs. C’est la collectivité qui paie l’autoroute pour toutes ces sociétés privées et leurs poids lourds. Globalement, le transport par route est beaucoup plus coûteux pour la collectivité. Et puis, on doit pouvoir sortir de cette logique du just in time, qui consiste à transporter toutes les pièces et stock «juste à l’heure», ce qui implique que l’ensemble des entreprises préfèrent mettre leurs stocks sur les routes plutôt que dans des hangars. Qui en paie le prix? L’environnement et la sécurité évidemment. 

Cela semble peut sembler décourageant, non ? 

Non, l’être humain peut agir. D’abord, avec la prise en main de l’ensemble du secteur énergétique par les pouvoirs publics. Ce n’est pas avec la politique de primes et de l’encouragement qu’on arrivera à changer concrètement notre secteur énergétique, pour la simple et bonne raison que les multinationales de l’énergie veulent garder la logique du profit à tout prix, et le profit à tout prix, je le répète, n’est pas compatible avec un changement énergétique. Un exemple vaut mieux qu’un long discours. Vestas est une grande entreprise de production d’éoliennes. Eh bien, en 2010, elle a décidé de fermer son site de production en Angleterre parce que, selon elle, il n’était pas rentable. Résultat : 800 travailleurs sur le carreau ! Alors que tout le monde est d’accord sur un point : il faut investir massivement dans l’éolien. Mais non, des entreprises du secteur ferment parce que c’est la rentabilité qui décide. Bien sûr, les énergies renouvelables ne seront pas rentables dans les 10 ou 20 années à venir. En fait, elles ne seront pas rentables dans une logique capitaliste ; elles seront rentables pour la qualité de vie des gens, pour la qualité environnementale, pour la santé et le bonheur des gens dans le monde.

L’ancien président du Venezuela récemment décédé, Hugo Chavez, disait, au sommet de Copenhague en 2009, que « si le climat était une banque, on l’aurait déjà sauvé depuis longtemps », et il avait entièrement raison. Aujourd’hui, il faut que les pouvoirs publics prennent en main l’ensemble du secteur énergétique pour réorienter drastiquement notre production vers du renouvelable. Or, et c’est important, les solutions technologiques en renouvelable existent pour alimenter le monde de manière satisfaisante. J’entends par là l’éolien sur la terre, mais aussi dans des parcs offshore, notamment en mer du Nord. On peut construire des parcs qui produiraient des milliers de mégawatts. Je pense aussi à la géothermie, c’est-à-dire les technologies qui vont chercher de l’énergie sous la surface terrestre. Il y a aussi l’énergie hydraulique et l’énergie solaire. Comme il n’y a pas de vent et du soleil partout, une planification écologique européenne est indispensable. 

Pour cela, il faudrait s’attaquer à la domination du marché par de grosses multinationales de l’énergie. 

Oui, aujourd’hui, en Europe, 50 % de la production est aux mains des «7 grandes sœurs», comme les appelle le spécialiste énergie du PTB, Tom De Meester, qui a écrit un livre sur le sujet. Ce sont les sept entreprises qui détiennent le secteur de l’énergie de manière monopolistique en Europe, comme GDF et EDF en France, RWE et Eon en Allemagne, Eni en Italie, Waterfall dans les pays scandinaves. Ces entreprises-là contrôlent complètement le secteur de la production électrique et elles n’ont pas intérêt à développer le durable. Leur intérêt, c’est de faire un maximum de bénéfice à court terme et, pour ça, elles veulent maintenir le nucléaire et la production de charbon et de pétrole, comme on le voit aujourd’hui. Chaque année, ces 7 entreprises à elles seules extorquent 15 milliards d’euros aux citoyens européens. 

Au niveau belge, quelles sont vos solutions ? 

S’inspirer des mouvements comme en Allemagne où de plus en plus de communes et de municipalités reprennent en main le secteur de l’énergie. La ville de Munich a ainsi repris la production énergétique, désormais essentiellement basée sur le renouvelable. Elle a investi dans 800 km de canalisations pour avoir un « réseau de chaleur urbain », qui permet de centraliser la chaleur et de l’envoyer via des canalisations dans l’ensemble des bâtiments publics, mais aussi des entreprises et des habitations privées, ce qui permet la cogénération. La cogénération, c’est éviter que 50 % des calories produites dans une centrale classique se volatilisent, et utiliser cette chaleur en la recyclant à travers les canalisations. Mais, pour pouvoir créer le chauffage central dans une ville, il faut évidemment que les autorités publiques aient la volonté de mettre cela en place. Et, aujourd’hui, nous tentons de pousser les villes belges à, elles aussi, reprendre le contrôle du secteur. 

Il y a donc pour vous une contradiction entre capitalisme et écologie.

Prenez les certificats verts, en rapport avec la production d’énergie verte. En Belgique, officiellement, nous sommes passés aujourd’hui de 17 à 54 % de production d’énergie verte. Les consommateurs, les travailleurs, sont bien sûr très sensibles à la question et souhaitent cette production d'énergie verte. Mais on leur ment ! En réalité, aujourd’hui, on ne produit en Belgique que 7 % d’énergie verte. Mais comment se fait-il qu’on vende 54 % d’énergie verte alors qu’on n’en produit que 7 % sur le territoire belge ? Tout simplement, il est possible d’acheter des certificats verts. Pour nettoyer notre énergie grise et mettre une petite couche de peinture verte dessus, en somme. Où les fournisseurs d’électricité achètent-ils ces certificats ? En Norvège. Dans ce pays, plus de 90 % de l’énergie produite, avec les grands fjords et le potentiel hydraulique des cascades, est de l’énergie verte. Mais officiellement, ce n’est que 23 %, car la Norvège a vendu ses certificats verts à l’étranger. Les sociétés en Belgique produisent donc des énergies polluantes mais achètent un certificat vert. C’est ça, le greenwashing, le « verdissement ». Quand le groupe Tryo chante: «Greenwashing, greenwashing, c’est nous les as, les Pinocchio du marketing », ils ont vraiment raison. On est en train de mentir aux gens. 

Un autre exemple dans lequel s’est enfoncé le gouvernement wallon, c’est toute la logique des subsides aux panneaux photovoltaïques. Ça ne marche pas. Premièrement, pour une raison sociale. La politique des subsides est fondamentalement antisociale. Pourquoi ? Parce qu’on donne des primes uniquement aux gens qui peuvent se payer des panneaux photovoltaïques. Et tous ceux qui n’en ont pas les moyens n’ont pas droit à la défiscalisation. Même chose pour les primes aux achats de nouvelles voitures moins polluantes : seuls les gens qui avaient les moyens d’acheter une voiture neuve pouvaient bénéficier de ces primes. Tous les autres qui, pour des raisons financières, restaient dans le marché de l’occasion n’avaient droit à aucun avantage. 

On voit donc que la politique des primes est une logique libérale, pas de gauche. Deuxièmement, d’un point de vue écologique, on est dans l’ineptie totale. On ne prend quasiment aucune mesure globalisante pour éviter d’abord que nos maisons restent des passoires calorifiques. Or c’est ça, le premier problème en Belgique: l’énergie part par tous les trous possibles des maisons, vu l’état assez vieux du parc immobilier. Trois habitations sur dix n’ont pas de double vitrage en Wallonie ! Pour résoudre ce problème, que nous propose-t-on ? À nouveau, on va donner des primes à ceux qui peuvent se permettre d’isoler et de rénover. Ce sont justement les gens qui ont le plus besoin d’économiser sur les dépenses énergétiques, dont les maisons sont les pires passoires calorifiques, qu’on ne va pas aider. Nous préconisons plutôt un plan d’investissement massif à partir des autorités publiques pour pouvoir rénover un ensemble de maisons, à partir d’un système de tiers payant. C’est-à-dire que les travaux seraient financés par le public, et que l’argent investi serait récupéré par l’économie d’énergie en maintenant la mensualité du locataire stable le temps du remboursement. Un tel plan ambitieux d’isolation serait d’ailleurs pourvoyeur de nombreux emplois dans un secteur qui en a bien besoin.

Mais la libéralisation du secteur énergétique a quand même eu pour effet de casser le monopole d’Electrabel, d’introduire une concurrence qui pouvait faire baisser les prix ? 

Oui, on nous l’avait vendu comme ça en 1999 – tous les partis confondus, du MR à Ecolo. Et qu’avons-nous constaté depuis ? Les prix du gaz ont augmenté de 70 %, et les prix de l’électricité, de 43 %. Un vrai fiasco ! On affirme que la concurrence va faire baisser les prix, mais c’est faux. Pourquoi ? Parce que, quand on dit qu’on « ouvre » le marché de l’énergie en Belgique, on ne l’ouvre pas aux petits acteurs marginaux. On l’ouvre en fait à aux multinationales monopolistiques européennes dont j’ai parlé tout à l’heure. GDF Suez, EDF, RWE et Enel : ces quatre entreprises contrôlent à elles seules 88 % du marché belge. Rien à voir, donc, avec la concurrence d’acteurs sur pied d’égalité que nous vante la libéralisation. Il y a ceux qui ont de gros moyens pour investir dans de gros moyens de production, et puis les petits acteurs. La libéralisation est un échec complet. On me répondra : est-ce que le monopole d’Electrabel était préférable ? Non, évidemment. C’est bien la raison pour laquelle il faut que les autorités publiques reprennent en main un secteur aussi important que celui-ci, à la fois pour le pouvoir d’achat des gens, et à la fois pour les choix écologiques importants à venir. 

En parlant du pouvoir d’achat des gens et du coût élevé de leur facture d’énergie, une des revendications du PTB concerne la baisse du taux de TVA appliqué au gaz et à l’électricité.

En effet, nous nous battons depuis longtemps pour ça. nous avions récolté plus de 200 000 signatures pour appuyer cette revendication. il fallait nous voir arriver avec nos dizaines de boîtes remplies de pétitions chez le Premier ministre de l’époque, Yves Leterme ! (Rire). Pourquoi soutenons-nous cette revendication, ensemble avec les organisations syndicales et des associations comme Test-Achats ? En Belgique, il existe une TVA sur la consommation. Elle peut être de 21 % ou de 6 % pour les produits de première nécessité. Sur l’eau, la nourriture, les livres, vous payez 6 %. Et il se trouve qu’en Belgique, le gaz et l’électricité ne sont pas considérés comme produits de première nécessité, et c’est donc un taux de TVA de 21 % qui leur est appliqué. C’est vraiment une première et importante injustice. Deuxièmement, si on se bat en tant que parti de gauche pour une réduction de la TVA, c’est parce que la TVA est une des taxes les plus injustes : elle n’est pas liée à la richesse, mais à la consommation. Des études ont démontré que proportionnellement, les 25 % les plus pauvres en Belgique doivent consacrer 13 % de leur budget pour les produits énergétiques, et les 25 % les plus riches, seulement 4 %. Le poids relatif de ces dépenses est donc trois fois plus élevé chez les moins nantis. La TVA est donc un impôt fondamentalement injuste. 

Mais qui va alors payer les baisses de rentrées pour l’Etat ?

L’organe officiel de régulation du secteur, la CREG, a estimé la rente nucléaire d’Electrabel à 1,3 milliard d’euros. Ce sont des bénéfices plantureux qu’Electrabel engrange en grande partie des centrales nucléaires, largement amorties depuis longtemps. C’est là qu’il faut aller chercher l’argent, et pas chez les consommateurs. 

Cette diminution serait-elle autorisée par l’Union européenne ?

Il y a quelques mois, le secrétaire d’Etat à l’Energie Melchior Wathelet (cdH) m’avait rétorqué sur le plateau de Mise au Point à la RTBF que cette diminution de TVA était interdite par l’Union européenne. Rien n’est plus faux : l’article 102 de la directive européenne sur la TVA stipule bel et bien que les Etats membres de l’Union peuvent appliquer « un tarif réduit pour la fourniture de gaz et d’électricité ». Je constate d’ailleurs que le ministre a changé d’avis, et qu’il veut désormais quand même une TVA de 6 % sur l’électricité. Certes, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais il pourrait au moins venir s’excuser alors ! (Rire.) 

Oui, mais justement, plus l’énergie est chère, plus cela décourage la consommation excessive. N’êtes-vous pas en porte-à-faux avec votre discours écologique ? Et puis, ceux qui consomment le plus pour leur piscine, ce sont quand même des riches, non ?

Alors oui, si le but est de faire payer les grosses fortunes, je pense qu’il vaut mieux utiliser l’impôt des personnes physiques ou l’impôt sur la fortune pour équilibrer, plutôt que la TVA. En matière d’écologie, c’est quand même un peu cynique de vouloir faire réduire la consommation énergétique des individus uniquement par le prix. Ça signifierait qu’il y a un lien entre la consommation énergétique et la richesse. Vous croyez que, parce que les prix vont chuter de 15 %, les gens vont ouvrir leur fenêtre en hiver ? Et puis, il y a beaucoup de gens assez pauvres qui vivent dans des immeubles mal isolés. Quelqu’un qui a une mauvaise voiture, une vieille occasion, va sans doute plus polluer qu’un autre qui a acheté une grosse bagnole dernier cri en matière de fonctionnement écologique. Finalement, on sanctionne plutô les gens qui ont moins de moyens. 

Lire le chapitre en PDF

Cliquez en bas de la page pour télécharger le PDF.

Acheter le livre

Un condensé d'énergie positive pour une gauche décomplexée bien nécessaire en Belgique ! • Rendez-vous sur le site du PTB-shop (12 euros).

Si le climat était une banque, il serait déjà sauvé

Téléchargez la photo de couverture Facebook ou l'affiche pour la diffuser sur les réseaux sociaux.

Une vision sociale du climat

Retrouver ici le programme du PTB-go! sur l'environnement et le climat.