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Une centrale nucléaire n’est pas une usine de biscuits

Il y a une semaine, on apprenait que le nombre de fissures dans les cuves des réacteurs de Doel 3 et de Tihange 2 était bien plus important que ce qui avait été estimé. Et, maintenant, il apparaît en outre que ces fissures sont également bien plus grandes. Pour Tom De Meester et Raoul Hedebouw, c’est une évidence : il est plus que temps de fermer ces centrales une fois pour toutes.

Sidérant. Ce ne sont pas 8.000 petites fissures qu’il y a dans la cuve du réacteur de Doel 3, comme on l’avait d'abord mesuré, mais bien 13.047. Ces fissures – en fait, de petites bulles d’hydrogène – s’avèrent en outre bien plus grandes que ne l’avait d’abord prétendu Electrabel. Les fissures moyennes de Doel ne mesurent pas 12, mais 15,5 millimètres et la plus grande fait au moins 9,1 centimètres de long. Et c’est pareil, à Tihange 2, dit-on. Les fissures ont endommagé les cuves des réacteurs de Doel 3 et Tihange 2 bien plus qu’on ne l’avait d’abord pensé.

Quant à la crédibilité d’Electrabel, elle s’est également fameusement fissurée. Le 8 novembre 2014, Philippe Van Troeye, le nouveau CEO d’Electrabel, annonçait encore que les centrales présentant des fissures pouvaient être remises en route le plus rapidement possible. Selon lui, il n’y avait aucun problème de sécurité : « Nous satisfaisons aux normes », assurait-il. La veille, le 7 novembre, une commission d’experts internationaux mise sur pied par l’organisme de contrôle du nucléaire, la FANC, avait cependant taillé en pièces l’examen d’Electrabel. « La méthodologie de l’exploitant n’est pas suffisamment mature », ont estimé les experts. Ils ont exigé de nouveaux tests. Et, de ceux-ci, il ressort que le problème est très sérieux.

Métal friable

Au vu des nouveaux résultats, les chances de pouvoir encore redémarrer Doel 3 et Tihange 2 sont vraiment très minimes. L’an dernier, la FANC avait déjà sorti des résultats « surprenants » de tests sur la solidité du fût en acier du réacteur. Les fissures d’hydrogène s’avèrent bien plus sensibles aux bombardements permanents de neutrons radioactifs dans le cœur du réacteur que ne l’avait laissé entendre Electrabel, et cela rend le fût en acier du réacteur bien plus friable que ce qui était estimé. Et, bien qu’Electrabel continue à assurer que « les fissures n'ont pas évolué », Digby Macdonald, professeur à Berkeley et expert en matière de dégâts aux réacteurs, affirme que les fissures pourraient très bien s’agrandir vu la pression extrême au sein du réacteur. Maintenant qu'il s’avère en outre que le nombre de fissures est bien plus grand (la moitié en plus), la partie semble donc finie pour Electrabel.

Si, au moins, on faisait primer la rigueur scientifique et la responsabilité sociale... Hélas, d’autres intérêts sont en jeu. Ces réacteurs fissurés, amortis depuis longtemps, ont beau constituer un problème au plan de la sécurité nucléaire, ils assurent cependant à GDF Suez un plantureuse rentrée d’argent. Si les deux centrales à problème peuvent redémarrer le 1er juillet 2015, comme le désire Electrabel, elles génèreront ensemble un profit de 332 millions d’euros par an, soit un montant total de 2,4 milliards d'euros jusqu’à la date de leur mise hors service prévue en 2022 et 2023. Il n’est guère étonnant, dans ce cas, qu’Electrabel veuille minimiser les problèmes.

Le fait que le gouvernement fédéral joue le jeu d'Electrabel est également inquiétant. Au lieu d’appliquer le principe de précaution et de faire primer l'intérêt général, le gouvernement se laisse dicter la loi par GDF Suez, au détriment de notre sécurité et de notre santé. Une centrale nucléaire n’a rien d’une fabrique de biscuits. En cas de catastrophe nucléaire grave, 1,5 million de personnes devraient être évacuées dans un rayon de 30 kilomètres autour de Doel. Selon les calculs de Greenpeace, les dégâts en cas d’incendie ou de fuite radioactive à Doel s’élèveraient à 23 milliards d'euros, alors qu’Electrabel n’est assurée que pour 1,2 milliard d'euros.

La manette du nucléaire

Il n’y a qu'une seul choix rationnel : fermer la manette du nucléaire et opter pour un avenir sans ce type d’énergie. Mercredi, au sein de la sous-commission pour la sécurité nucléaire, le PTB exigera la fermeture définitive des réacteurs fissurés ainsi que la transparence complète. En effet, comment est-il possible que les nouveaux résultats des tests n’aient jamais été rendus publics, et que c’est presque accidentellement qu'ils ont fait l’objet d'une fuite, dans un courriel adressé à un comité d'action allemand ?

Mais, surtout, qu'on ne limite pas le débat à des discussions techniques sur les inclusions d'hydrogène, l’usure du métal et le rayonnement des neutrons. Combien de temps allons-nous encore confier la sécurité nucléaire et l’avenir de notre approvisionnement en énergie aux actionnaires d'Electrabel ? Voilà la vraie question. Il est grand temps que notre société reprenne le contrôle de son approvisionnement en électricité. Cela veut dire : fermer les dangereux réacteurs fissurés, respecter la loi sur l’abandon du nucléaire et entamer dès aujourd'hui la mise sur pied du système d'énergie de demain : une électricité verte, dans les mains du public.

Si les hommes politiques ne veulent pas suivre, nous devons les y contraindre. Tous les chiffres sont dans le rouge. Comme l'écrit Naomi Klein dans son dernier livre « No Time » : les hommes politiques ne sont pas les seuls à avoir le pouvoir de décréter une crise. Nous aussi, nous pouvons le faire.  

Tom De Meester est le spécialiste de l’énergie au PTB et auteur de « Opgelicht. De energiezwendel van Electrabel & co » (Une escroquerie. Le scandale de l’énergie d'Electrabel et consorts), éd. EPO. 

Raoul Hedebouw est député fédéral PTB.