Photo Isabella Turk/Ribbonhead

Vers la fin de l’Internet libre ?

Un accès super rapide à Facebook, Netflix, Buzzfeed… et la file d’attente pour tout le reste du contenu d’Internet ? Selon toute vraisemblance, la FCC, organisme américain de régulation des télécommunications, votera le 14 décembre la fin de la neutralité du Net. Mais une forte opposition se fait entendre de plus en plus...

On décrit souvent la neutralité du Net comme l’« article 1 de la constitution d’Internet ». Pour bien comprendre, il faut connaître les trois acteurs clés du fonctionnement d’Internet : imaginez que vous surfez sur www.ptb.be. Dans ce cas, vous êtes l’utilisateur et le PTB est le site d’information. Votre fournisseur d’accès (Telenet, Proximus...) gère les infrastructures qui vous permettent d’accéder au contenu du site.

Le fournisseur d’accès est tenu de ne pas discriminer entre les contenus consultés. Que vous surfiez sur www.kittenwar.com ou sur Facebook, aucune règle de priorité ne s’applique, la vitesse d’accès est toujours la même. Internet est une autoroute accessible à tous et à la même vitesse. Jusqu’à présent en tout cas.

Car certains acteurs souhaiteraient y mettre un terme. Ils voudraient pouvoir vous vendre un abonnement pour lequel l’accès à Facebook et Google, par exemple, serait plus rapide que pour tout le reste. Si vous voulez accéder facilement à d’autres sites ou services Internet, il vous faudra dès lors payer un supplément. Par exemple 5 euros par mois pour WhatsApp et Snapchat, puis encore 10 euros pour le package média d’un groupe de presse (La Libre, RTL, RTBF, Le Soir...) et ainsi de suite.

Une loi sur mesure pour les fournisseurs d’accès

Le républicain Ajit Pai a été nommé à la tête de la Federal communications commission (FCC) sous la présidence de Donald Trump. Il y a quelques années encore, il était avocat pour le géant des télécoms Verizon, déjà connu pour son opposition au principe de la neutralité du Net. Au début des années 2000, Verizon a collaboré avec Google à la rédaction d’un projet de loi visant à dispenser le marché du téléphone portable, alors en plein essor, de l’obligation de traiter sur un pied d’égalité tout le trafic sur le réseau. Les propositions d’Ajit Pai reflètent les positions des fournisseurs d’accès comme AT&T, Verizon ou Comcast. Le vote de la semaine prochaine les autoriserait à instaurer une forme de péage. Les utilisateurs ou les sites qui payent un supplément pourront plus rapidement transmettre des informations d’un point A à un point B, les autres devront patienter sur le côté. Voici à quoi pourraient ressembler les conséquences pour l’utilisateur :

 

Abandonner le principe de la neutralité du Net revient donc à donner une influence démesurée aux fournisseurs d’accès. Pour eux le principe de neutralité du net représente un obstacle au profit. Le marché des télécoms américain est dominé depuis plusieurs années par des fournisseurs du type de Verizon, AT&T et Comcast : d’énormes flux de précieuses données transitent chaque jour sur leurs réseaux et ils doivent appliquer un tarif unique. Ces entreprises ont développé leur influence dans d’autres secteurs. Ainsi, Verizon a racheté AOL et Yahoo l’an dernier et s’est retrouvé en situation de concurrence directe avec des sites comme YouTube et Hotmail.

Détourner les internautes en un clin d’œil

Sans la neutralité du Net, les fournisseurs seront potentiellement en mesure de bloquer les sites qui ne sont pas à leur goût. Imaginons qu’un site de gauche appelle à la grève chez Verizon : l’entreprise pourra-t-elle simplement le fermer ? Même si, pour garder un site dans l’ombre, il n’est pas besoin de recourir à des mesures aussi draconiennes. Il suffit de le ralentir. Google a démontré que ralentir le trafic de 250 millisecondes – le temps de cligner des yeux – suffit pour que la plupart des internautes perdent patience et quittent un site. Si Verizon le voulait, il pourrait se contenter de ralentir d’un rien l’accès à Google pour produire un effet énorme. Pas étonnant dès lors que Google et Facebook aient englouti des sommes colossales dans des projets pour proposer eux-mêmes Internet via satellite, projets dont il semblerait aujourd’hui qu’ils n’aboutiront pas. On comprend aussi mieux pourquoi des géants comme Google, Facebook et Netflix, qui n’hésitent d’ailleurs pas non plus à museler à leur manière la liberté du Net, se mettent soudain à dire à qui veut entendre qu’ils souhaitent protéger la neutralité du Net pour des « considérations idéologiques ». Google dispose par ailleurs de suffisamment de moyens pour s’acquitter du droit de péage qu’exigeraient les opérateurs télécoms pour jouir d’un accès privilégié. Mais peut-on en dire de même pour des sites comme Solidaire, Democracy Now, Jacobin, et tant d’autres, sur lesquels le citoyen peut faire entendre sa voix ?

L’histoire d’Internet ressemble à celle d’autres produits. À la base, il y avait une foule de petits producteurs, mais ils ont succombé à la concurrence ou se sont rachetés jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une poignée d’acteurs incontournables. Un mécanisme déjà analysé par Marx il y a 150 ans dans « Le Capital ». Aujourd’hui, ce phénomène est beaucoup plus rapide dans le domaine informatique et d’Internet. De nombreuses start-up ont désormais comme objectif explicite de se faire racheter au plus vite pour le montant le plus élevé par les acteurs principaux.

Un média en liberté… conditionnelle

Pourtant, Internet échappe encore en partie à ce phénomène. Bien que les contenus les plus rentables soient les plus mis en avant malgré le contrôle des Google, Facebook et autres Amazon, Internet est encore essentiellement un média libre. Ce statut est en danger et sa disparition pourrait bien signifier la mort d’Internet en tant que média relativement démocratique.

Plus on se penche sur le sujet, plus on a l’impression de sombrer dans une vision cauchemardesque de l’avenir qui ferait passer le système imaginé dans « 1984 » par Georges Orwell pour une démocratie populaire. Et si le parallèle est encore exagéré pour le moment, la puissance des fournisseurs d’accès à l’heure actuelle aux États‑Unis, avant même le vote sur la neutralité du Net, est effrayante.

Le graphique ci-dessus illustre la rapidité de l’accès à Netflix via le fournisseur d’accès américain Comcast (en noir) au cours des négociations entre ces deux parties à propos du paiement par Netflix de frais liés à l’importance de son service dans l’utilisation du réseau. Ces négociations ont débuté en septembre. Vous trouverez sans peine le moment où Netflix a accepté de payer. Et oui, il s’agit évidemment d’une violation de la neutralité du Net et ça, avant même que ce principe ne soit remis en cause.

Vrai débat de société

Face à un tel danger des collectifs ont organisé la résistance aux États-Unis. En 2014, c’est sous la pression populaire que Barack Obama avait refusé la pression des fournisseurs d’accès et avait conservé le principe de neutralité du Net. Aujourd’hui, grâce au travail de nombreux militants et militantes et à l’implication de certaines personnalités comme l’humoriste John Oliver, la question de la neutralité du Net n’est pas traitée entre deux trous sur un terrain de golf ou dans un coin du Capitole à coup de pots de vins de lobbyistes. C’est devenu un débat de société.

Plus de 1,6 million de messages ont été envoyés à la FCC pour s’opposer à ce projet via la plate-forme www.GoFCCyourself.com. 765 000 appels ont été passés au Congrès pour faire pression sur les élus pour qu’ils refusent ce projet.

Mais ce n’est pas tout, à coups d’humour et de « memes », Internet s’est aussi saisi de ce débat. Un article du site parodique « The Onion » explique ainsi que le président de la FCC a lancé un service Premium pour déposer une plainte contre le projet de la FCC plus rapidement pour seulement 49 dollars par mois. À travers tout le pays, des manifestations devant les magasins du fournisseur d’accès et ex-employeur du président de la FCC, Verizon, s’organisent.

Contrôle démocratique international

Chez nous, les règles sur la neutralité du Net ont déjà été adaptées en 2015 : les fournisseurs d’accès ne peuvent ni bloquer un site ni le ralentir, à l’exception du « zero rating »1 et des cas qui poseraient une menace pour la sécurité d’Internet. Mais beaucoup considèrent que ces règles dérogatoires vont trop loin et constituent déjà une violation de la neutralité du Net.

Nous sommes aujourd’hui à un tournant de l’histoire d’Internet. Quand la National science foundation, entité publique américaine, a remis au privé la gestion d’Internet en 1995, Internet a été soumis à l’exigence de rentabilité. Un an auparavant, le 27 octobre 1994, l’apparition de la première publicité en ligne marquait le choix d’un modèle économique pour Internet. Ce fut une grande défaite au vu de ce qu’Internet aurait déjà pu être s’il était resté aux mains de la collectivité et avait pu faire l’objet d’un contrôle démocratique international.

La tendance peut encore être inversée, Internet peut être un média libre. Mais comme dans toute lutte pour les droits démocratiques face à la culture du profit, rien ne tombe du ciel : en Europe comme aux États-Unis, mobilisons-nous contre la fin de la neutralité du Net, et contre ce système économique qui l’exige.

 

1. Zero-rating : Les FAI peuvent inclure dans leurs forfaits certains services de leurs partenaires ou d’eux-mêmes. Donc, l’internaute pourra se connecter à certains sites (YouTube, par exemple) sans que cela ne lui soit décompté du volume de données disponibles dans son forfait. C’est le modèle qu’applique Facebook avec son programme Internet.org qui offre gratuitement l’accès à Internet dans le Tiers monde mais uniquement vers... Facebook ! Tandis que l’accès aux autres sites est, lui, payant...