Voici ce que ces ados ont appris à l'école du mouvement social

Se réveiller à 5h. Alors que c’est les vacances. Alors qu’on sort des examens. Ce n’est sans doute pas le choix le plus évident pour un ado. Mais c’est un choix que Hanane, Lucie, Jef, Celia, Achraf, Victor et les autres ne regrettent pas. Ce 24 juin, ils ont été à la rencontre des travailleurs en grève.

Opération #RedFoxNews

Il est 5h. Les rues sont encore désertes, le café est occupé à passer, et une quinzaine de jeunes de RedFox, le mouvement des 14-18 ans du PTB, émerge d’une courte nuit. Ils ont dormi ensemble à la maison médicale de Médecine pour le Peuple La Clé, à Schaerbeek (Bruxelles), pour pouvoir partir à l’aube faire le tour des piquets de grève.

Nous nous répartissons en trois groupes, avec chacun une liste de piquets à visiter. Pour beaucoup, c’est une première. « J’ai déjà fait ça en 2014, quand il y avait toutes les grèves, et c’est vraiment intéressant », assure Achraf, un des aînés du groupe.

Nous nous mettons tous d’accord, également, sur le hashtag #RedFoxNews que nous utiliserons sur les réseaux sociaux, et sur quelques questions à poser aux travailleurs : « Pourquoi font-ils grève ? Que pensent-ils de la Loi Peeters ? Quel est leur message pour la jeunesse d’aujourd’hui ? »

Ensuite, c’est parti : à 6h, chaque groupe démarre pour sa tournée.

« C’est la première fois que je vois des jeunes au piquet ! »

« J’ai trouvé ça super que tout le monde était content de voir les visites de solidarités », s’enthousiasme Luna lorsque nous nous retrouvons après la tournée des piquets. « Oui, enchaîne Celia, en plus on pouvait vraiment se lâcher, donner notre avis. »

Partout, l’accueil a été bon, et le fait que des jeunes se bougent pour les soutenir a chaque fois été très apprécié. « J’étais étonné, mais ils étaient à fond avec nous, et heureux de voir des jeunes qui s’intéressent à la politique et se bougent contre le gouvernement », indique Domician.

C’était le cas de Majid, qui travaille à l’atelier de réparation de TGV à Forest : « C'est la première fois que je vois des jeunes comme vous venir nous rendre visite au piquet. Ça fait chaud au cœur ! » C’est d’autant plus le cas qu’il a pu discuter avec eux de l’importance des services publics, de se battre pour garantir que les jeunes auront un emploi de qualité, et de combien l’austérité dans les ateliers tels que le sien nuisait à la sécurité des voyageurs.

Majid, qui travaille à l’atelier de réparation de TGV à Forest : « C'est la première fois que je vois des jeunes comme vous venir nous rendre visite au piquet. Ça fait chaud au cœur ! »

« Se battre pour notre futur »

« Il y en a plusieurs qui ont dit qu’ils se battaient pour nous, pour notre futur », explique Hanane. Et certains insistaient également sur le fait que les jeunes doivent participer à un large front contre la Loi Peeters. Comme Ali, délégué dans un centre de call-center : « C'est important que les jeunes soient sensibilisés à ça, pour former un mouvement de masse. On espère vous voir nombreux le 29 septembre, pour la manifestation nationale ! »

Au centre de call-center, Youssef, permanent syndical, a expliqué l’importance – et parfois la difficulté – de convaincre les travailleurs de faire grève, malgré la perte de salaire, pour l’avenir. Une discussion riche sur le rôle des syndicats et de la grève comme outil de lutte.

« Tout le monde était d’accord, ils disaient tous que les mesures du gouvernement, c’est un retour en arrière, et que le gouvernement ment, insiste Celia. Je ne savais pas qu’il y avait autant de gens qui pensaient cela. »

En tout cas, partout où nous avons été, la Loi Peeters ne passe pas, pas plus que les réformes des pensions et, globalement, le mépris du gouvernement pour les travailleurs.

Chez Audi Forest, un ouvrier réagit : « On a déjà une grand flexibilité, ici. Et franchement, il n’a qu’à venir travailler à notre place, Kris Peeters, comme ça il verra ce que c’est. Au contraire, je trouve que pour créer de l’emploi, il faudrait diminuer le temps de travail. »

« On a déjà une grand flexibilité, ici. Et franchement, il n’a qu’à venir travailler à notre place, Kris Peeters, comme ça il verra ce que c’est. Au contraire, je trouve que pour créer de l’emploi, il faudrait diminuer le temps de travail. »

Vanessa, caissière chez Colruyt, n’en veut pas non plus : « C'est d'abord en tant que mère que je suis révoltée. Avec les semaines de 45 heures, ça va être impossible. C'est bien un monsieur dans son bureau qui prend ces décisions, qui sait payer quelqu'un pour garder ses gosses… »

« C'est bien un monsieur dans son bureau qui prend ces décisions, qui sait payer quelqu'un pour garder ses gosses… »

Pili a eu un échange avec une travailleuse à ce sujet : « Elle nous a dit qu’on n’a même pas déjà le temps de faire ce qu’on veut faire, mais qu’avec la Loi Peeters, on n’aurait plus le temps de faire ce qu’on doit faire. » Et Antoine rappelle l’image qu’a donnée Nicolas, un enseignant d’Evere : « Les mesures du gouvernement, c’est comme dire "Je vais enlever une roue de ton vélo, il sera moins lourd et ira plus vite". »

« Les mesures du gouvernement, c’est comme dire "Je vais enlever une roue de ton vélo, il sera moins lourd et ira plus vite". »

« Ça ne dépend que de nous »

L’avenir est-il donc si sombre pour les jeunes ? Pour les jeunes de RedFox, il n’y a en tout cas pas de quoi désespérer. Luna : « Il y a de l’espoir. On voit bien que si on ne fait rien, ça va empirer. Mais j’ai l’impression que les gens bougent de plus en plus, c’est chouette et rassurant. »

En plus, ajoute Jef, « ce sont des gens d’origines différentes qu’on a vus, mais qui tous avaient envie de de se battre pour un même but : améliorer la situation de tout le monde ».

« Je ne suis pas naturellement optimiste, enchaîne Pili, mais les travailleurs me disaient ce matin que le changement n’est pas une option. Il faut que ça change, il faut que la situation s’améliore pour les gens. Et ça ne dépend que de nous, donc on est prêts à reprendre les choses en main et changer le monde. »

Hanane, Domician, Jef, Ahmed, Lucie, Celia, Pili, Victor, Achraf, Lucie (une autre), Luna, Mehdi et Jonas sont membres de RedFox (www.redfox.be), le mouvement de jeunes du PTB. Au total, ils auront été visiter des piquets de la RTBF et la VRT, l’hôpital psychiatrique Titeca, le CPAS de Saint-Josse-ten-Noode, l’usine Audi, un atelier de la SNCB, un centre de call-center, un Colruyt, un Delhaize, l’Athénée royal d’Evere et un garage de BMW.

Changer le monde, c’est bien beau, mais n’est-ce pas une utopie de jeunesse ? « On est plus forts que ce qu’on croit. Si on rassemble tous ceux qui pensent, comme nous, qu’il faut rejeter la loi Peeters et qu’il y a des alternatives, on peut y arriver, affirme Celia. Eux sont peu nombreux et ont beaucoup d’argent, mais nous on est tous ensemble, et ça vaut beaucoup plus que l’argent. Qu’on distribue l’argent dans des trucs utiles, pas dans des avions de chasse mais dans les logements sociaux, les écoles... »

« Et qu’on aille chercher l’argent chez les riches », lance Victor. Qui conclut : « Visiter des piquets de grève, c’est quelque chose que tout le monde doit faire une fois dans sa vie. Pour voir la vie des travailleurs, voir le pays autrement, l’opinion des autres, voir l’unité et le but commun de ces gens. C’est beau de voir ça. »

Article publié dans le mensuel Solidaire de juillet 2016Abonnement.